Ah_bon?

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EDITO

CHOUB


Now I lay me down to sleep,

I pray the Lord my soul to keep.


If I should die before I wake,

I pray the Lord my soul to take.


Mon roman

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Oniris


Un petit site littéraire bien sympa :)

AU FOND DU TROU

 

 

« Ma vie, c’est d’la merde ».

Je sais, c’est pas très glamour comme façon de commencer une histoire, mais il faudra vous y faire les p’tits pères : ma vie, c’est de la merde, et je vais m’attacher à vous le démontrer. Parce que, voyez-vous, quand vous êtes au fond du trou, le seul truc qui vous reste, c’est la merde qui est fond pour s’en tartiner, alors on la brandit avec fierté. C’est en tous cas la brillante conclusion à laquelle je suis parvenu.

Je ne sais pas encore trop si ce que je suis en train d’écrire finira en lettre officielle de suicide, cachetée et passée autour de mon cou (encore faudrait-il que je me pende, mais je n’ai pas encore décidé de comment j’allais quitter ce monde) ou bien si ce foutu document Word sera juste retrouvé sur mon disque dur par ce qu’il reste de ma famille. Si tant est que ma famille fasse des recherches et qu’elle fouille mon disque dur.

Car je n’ai plus aucun contact avec ma famille : mon père est mort d’un cancer, ma mère est morte d’un diabète, mon grand frère lutte pour sa survie avec un salaire de misère je ne sais où en région parisienne… et je ne sais pas où est passé mon petit frère. Quant aux cousins, tantes, oncles et autres, cela doit bien faire vingt ans que je ne les ai pas vus. De toute façon, je pense qu’ils se fichent pas mal de moi. Il faut dire que je l’ai bien cherché.

Je suis en effet issu d’une famille extrêmement catholique. Et je n’ai rien trouvé de mieux à foutre que d’être pédé comme un phoque et de faire une thèse en théologie/sociologie, dont l’intitulé était : « Pour en finir avec Dieu – Les mécanismes cognitifs de la foi – Vers une science de la morale ». Ma thèse a été reçue avec les honneurs et j’en ai très opportunément tiré un livre appelé « La Mort de Dieu » qui a connu un immense succès. En dépit de nombreuses menaces de mort d’une extrême violence, et de la haine que me vouait soudainement ma famille, ma carrière commençait plutôt bien et je fus professeur émérite en épistémologie pendant un temps. Bien sûr, ma famille m’avait totalement et définitivement renié. Mais je n’en avais strictement rien à carrer : j’enchaînais les conférences dans les milieux athéistes, je côtoyais ceux que je considérais comme les plus grands penseurs de notre temps, je faisais tout passer en notes de frais en me prélassant sur les plages australiennes lors des « Celebrations of Reason » organisées là bas chaque année tout en enfilant les amants comme des tendres morceaux de viande sur une brochette. Bref, c’était la grande époque. Mais tout ça, c’était avant que Jésus – pardon, Brian – décide de ramener son joli petit cul en ce bas monde. Oui, je tiens le Fils de Dieu pour responsable de tous mes malheurs. Alors j’aime autant vous dire que, maintenant que le monde n’a plus d’yeux que pour lui et ses talk-shows, je suis mal barré.

Jésus de Los Angeles, donc. Ou Brian, car tel est son nom. Le Fils de Dieu est de retour. Tu parles d’une bonne nouvelle. Les Américains sont évidemment en plein délire. Pensez donc : non seulement le Fils du Créateur de l’Univers est de retour parmi nous, mais en plus ce sale petit con est Américain. Monde de merde…

Je me souviendrai toujours de l’entrée en scène de Brian. Parfait inconnu jusque là, il s’était invité à l’une de nos conventions athées à Melbourne. Il avait déclaré être le Fils de Dieu, ce qui nous avait fait doucement marrer, moi et mes potes, mais le lascar avait immédiatement entrepris de le prouver avec force miracles et un bel effort de mise en scène. Car il n’est pas con, le Brian. Il sait bien que dans un monde où l’on a le cinéma 3D et où l’on envoie des robots sur Mars, il ne suffit plus de prêcher. Il faut cogner. Et en ré-ouvrant la Mer Rouge devant quatre milliards de téléspectateurs et plusieurs millions de témoins oculaires, je dois bien avouer qu’il a marqué un point, ce salopard. Au début, je pensais qu’on avait juste affaire à une espèce de David Copperfield en plus doué, mais non, j’ai dû me rendre à l’évidence : il est bien celui qu’Il prétend être. Misère de misère.

Je suis au fond du trou, donc. J’ai dévoué ma vie à démontrer que l’idée même de Dieu n’avait aucun sens, je suis devenu l’un des héros de ce que l’on appelait alors les néo-athéistes ; je me suis fait je ne sais combien de milliards d’ennemis, et voilà que Jésus revient. Les Musulmans ne peuvent pas me dire « Je vous l’avais bien dit », mais j’ai quand même insulté et indigné absolument tous les croyants, et il s’avère que je me trompais sur toute la ligne. On ne parle plus de « néo-athéistes » aujourd’hui. On préfère le terme « néo-trous-du-cul » ou « ennemis publics numéro 1 ». Car non seulement Jésus est revenu, mais c’est le Jésus radical qui est revenu. Nous n’avons pas affaire à un Jésus modéré, bienveillant et miséricordieux. Non, loin de là, nous avons affaire à la version hardcore, au Jésus qui roule des mécaniques et qui clame haut et fort qu’Il veut envoyer en enfer tous ceux qui pratiquent le blasphème (rappelons que c’est effectivement l’offense suprême dans les Saintes Ecritures). Alors j’aime autant vous dire que ma rondelle sent furieusement le roussi.

En plus de ça, j’ai le SIDA. J’ai manifestement enfilé un morceau de viande avariée lors d’une soirée trop arrosée. Bref, je mets quiconque au défi de me dire que ce n’est pas si grave, qu’il faut tenir bon, que ça va aller. Parce que tout ce qui va aller, c’est la déliquescence de mon organisme et une éternité en enfer à brûler.

Mais je n’arrive toujours pas à l’accepter. D’accord, je veux bien admettre que j’ai été arrogant. Mais je n’ai tué personne, j’ai même participé à d’innombrables œuvres de charité – et pas uniquement par intérêt, si c’est ce que vous alliez me rétorquer. Non, croyez-le ou non, j’ai toujours été sensible à la misère humaine et je me suis réellement impliqué. Aurais-je pu m’impliquer plus ? Aurais-je pu renoncer à ce que m’offrait ma relative célébrité ? Evidemment. Mais je mets quiconque au défi de prétendre qu’il a renoncé à tout et qu’il a fait le maximum. Mais Il s’en fout. J’ai blasphémé, j’ai prêché contre sa paroisse, alors ma destinée est de finir en Enfer. Excusez-moi, mais je trouve ça un peu raide. Je veux dire, plutôt que de nous faire chier avec ces histoires d’Enfer et de Paradis, Il ne peut pas plus simplement nous dire ce qu’Il attend de nous, pourquoi Il nous a créés, bref, Il ne peut pas nous dire où Il veut en venir ? C’est bien beau Ses histoires, mais le sens de la vie, c’est quoi ? Se prosterner devant Lui ? Pour quoi ? Franchement, quelle cause cela sert-il ? J’ai aidé des gens, j’ai aimé, j’ai combattu les atrocités de tous bords, mais je n’ai pas cru en Lui, alors je suis disqualifié ? Idem pour les Musulmans, les Bouddhistes, les Animistes et tous les autres ? Il faut accepter tout ce qu’Il nous dit et puis on verra ? A quoi bon ? Je suis désolé, mais j’avais toutes les raisons de douter. La Bible, Il le reconnaît lui-même, n’est globalement qu’un tissu de conneries mal rapiécées par des mortels, des dizaines – voire des centaines – d’années après Sa mort. Pas de bol pour moi, le passage sur le blasphème était quasiment le seul à être resté fidèle à Sa parole. Je suis désolé, mais Il nous a créés doués de capacités à réfléchir, et quand on voit que la Bible n’est qu’une œuvre médiocre, incohérente, sauvage et barbare, et à quoi tout cela nous a menés avant Son retour (meurtres, intolérances, haine, défiance, guerres et tout le toutim), j’avais toutes les raisons de douter. Il veut me condamner ? Très bien, mais dans ce cas, qu’Il aille d’abord se faire enculer, parce que tout ça, c’est Sa faute, après tout. Il n’avait qu’à écrire un bouquin plus clair, léguer un héritage plus crédible, une philosophie moins barbare, et nous donner moins de jugeote.

Je suis aujourd’hui un quasi-clodo et tout le monde me crache dessus. Mais ça, Il n’en a rien à foutre. Qu’on se crache dessus, qu’on ne soit pas miséricordieux entre nous, ça, ce n’est pas Son problème.

En tant que pédé séropo, je vais crever dans d’atroces souffrances, ce qui fait bien évidemment jouir les ultra cathos de la première heure, et une éternité en Enfer m’attend. Et ça, ça fait partie de Son plan. Tu parles d’un plan ! Faire brûler des milliards de gens en enfer, quelle belle idée ! Quelle intelligence cosmique ! Quelle destinée pleine de sens !

Quelque part, je suis content d’être mis sur la touche. Parce qu’un Paradis conçu par un connard pareil, je n’en veux pas. En fait, le Dieu sanguinaire que je conspuais est encore bien pire que ce que je dénonçais.

Parce que moi, je dénonçais la foi en une chimère colérique. Mais la chimère colérique n’est pas une chimère, elle existe, et elle est encore plus en colère que ce que je pensais.

 

 

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"RECAP"

 

 

Librement inspiré de la novella Sum, de David Eagleman, ce texte est un scénario pour court-métrage, actuellement en discussion pour le tournage.

 

##########

 

Vous êtes vieux.

Ou peut-être jeune.

Mais peu importe. La seule certitude absolue de votre existence est que vous allez mourir.

La grande question est de savoir… quoi ? Y a-t-il une vie après la mort ? Ou bien le néant ? S’il y a quelque chose… qu’est-ce ?

 

Suis-je ici pour vous révéler le mystère absolu ?

 

Peut-être bien.

 

Mais avant d’en venir à la fin, récapitulons un peu votre existence. Je ne vais pas m’attarder sur les malheurs des uns et les frasques des autres.

Non.

En tant qu’Être Suprême, je me dois de voir plus loin, d’embrasser l’Humanité dans son entièreté. D’un point de vue macroscopique, si l’on peut dire.

 

En tant que Créateur de l’Univers, seule la globalité m’intéresse, le reste n’est que détail.

 

Enfin bref.

 

Comme je le disais, récapitulons votre existence, au sens large, celle de l’être humain lambda, qui aura eu une vie à peu près normale.

Désolé pour les autres, qui auront mené des vies courtes, ou longues, ou pas banales.

 

Il faut croire que j’avais d’autres projets pour vous.

Ou pas.

Je ne sais plus.

 

Mais je digresse, et je dérive.

 

Votre vie, donc.

 

Vous vivrez environ 70 ans.

Vous passerez 7 mois de votre vie à faire l’amour. Profitez-en bien, la suite sera moins glorieuse…

Vous roulerez pendant 2 mois en bas de chez vous, avant de trouver une place.

Vous dormirez pendant 30 ans. Eh oui. C’est long.

Vous passerez 5 mois aux toilettes. A lire des magazines. Ou à faire d’autres choses.

Vous totaliserez 27 heures de souffrances : chutes, fractures, accidents de voiture, brûlures, tout ça. Mais ne vous inquiétez pas : 27 heures, c’est long – très long –, mais une fois cette mauvaise passe franchie, tout ira bien. Ou presque.

Vous gaspillerez 6 jours de votre vie à vous couper les ongles.

Si vous êtes une femme, vous passerez un temps fou à vous maquiller, à vous épiler, enfin bref, à vous torturer.

Je suis désolé, mais mon département des Statistiques n’a jamais réussi à définir une durée moyenne pour vos activités…

Vous pèterez des câbles pendant 15 mois à chercher vos clés, vos chaussures, vos chaussettes… ou vos petites culottes.

Vous mourrez d’ennui pendant 18 mois, dans des queues interminables.

Vous serez accablé par l’ennui pendant 2 longues années : attendre dans un bus, sur un quai de métro, au téléphone. La vie est dure, je sais. En fait, vous vous ferez carrément mortellement chier pendant 34 jours.

Vous passerez une année entière à vous cultiver en lisant des livres.

Vous perdrez plusieurs précieuses années à glander sur Internet. Je ne vous félicite pas. Là encore, pas moyen d’avoir de chiffres précis. Je soupçonne mon département des Statistiques de glander un peu trop sur le net, justement.

Vous passerez 200 jours à vous laver : douche, lavabo, bain, ou tout autre rituel plus ou moins hygiénique [la fameuse douche au seau…].

Vous ne consacrerez que 2 petites semaines à vous interroger sur l’Au-Delà. C’est bien peu, permettez-moi de vous le dire. Mais enfin. C’est vrai que je ne me suis pas beaucoup montré, ces derniers temps.

Pendant une minute interminable, vous vous péterez la figure, sans toucher le sol. Attention à la récapitulation en série des impacts, à la fin ! Mais bon, une minute d’apesanteur, ça n’a pas de prix, il me semble. Pour le reste, il paraît qu’il y a MasterCard.

Vous ragerez pendant 1 heure, incapable de vous souvenir du nom d’une personne, d’un film, ou d’un livre.

Vous passerez 3 semaines à comprendre que vous avez tort. A contempler vos erreurs.

Ce qui ne vous empêchera pas de mentir comme un arracheur de dents pendant 2 jours.

Il faut faudra patienter 6 semaines avant que le feu ne daigne bien passer au vert.

Pendant 7 heures très désagréables, vous vomirez : repas, alcool, bile… ou autre.

Et puis, tout de même… vous connaîtrez la joie absolue pendant 14 minutes (réussite aux permis de conduire, arrivée au sommet d’une montagne, diagnostic favorable à votre père, premier mot de votre enfant, toussa). Profitez-en bien !

Vous consacrerez 3 mois à faire la lessive : à la main, au lavomatic, ou, finalement, avec votre machine à laver perso. Quand celle-ci ne sera pas en panne. Car vous passerez 4 jours à bricoler des trucs ou à réparer des bidules.

Pendant 15 longues heures, vous apposerez votre signature en bas de tout un tas de papier : contrat de travail, compte-rendu de réunion, attestation sur l’honneur plus ou moins bidon, livret de famille, acte de décès, testament. Oui, n’oubliez pas, pensez-y, à votre testament.

Vous perdrez 2 jours de votre vite à faire vos lacets. A moins que vous n’optiez pour les scratchs.

Dans le même ordre d’idée, 5 jours seront consacrés aux fermetures Eclair et autres zips.

Durant 67 jours, vous aurez le cœur brisé.

Vous passerez 2 mois de votre vie à vous faire du bien. Ne riez pas, les filles. Vous aussi, ça vous arrive. Mais c’est vrai que c’est moins fréquent.

Vous perdrez 5 semaines à vous perdre sur la route, à obéir bêtement à votre GPS, ou à ne pas savoir lire une carte.

Pendant 9 jours, vous pipoterez, prétendant que vous savez de quoi vous parlez.

Vous subirez les foudres de vos supérieurs pendant 17 heures.

Il vous faudra environ 2 semaines pour faire tous vos comptes.

18 jours pour regarder ce qu’il reste dans le frigo. Pour vous rendre compte qu’un connard a mis des légumes dans le bac à bières.

Vous serez esclave des pubs télévisées pendant 6 mois.

Vous hésiterez pendant 4 semaines : j’achète ? J’achète pas ? Je lui demande de sortir avec moi ? Rouge, ou noir ?

Pendant 3 ans, vous mangerez. Des trucs infects, des trucs très bons. Des trucs très bizarres aussi, parfois.

4 minutes vous seront allouées pour réfléchir à ce que serait votre vie si vous aviez fait des choix différents.

Et pendant une fraction de seconde, vous mourrez.

 

Et après ? Quoi ?

 

Pensez-vous réellement que je suis là pour tout vous dire ?

 

Suis-je le Dieu d’Abraham ? Ai-je envoyé mon fils sur la Croix ? Mahomet est-il mon prophète ? Ou peut-être suis-je Vishnu, ou Krishna ? A moins que je ne sois Thor, Zeus ou Aphrodite ? Ou peut-être bien l’un des 10 000 dieux que vous avez inventés, cru voir ou entendre ?

 

La vérité est beaucoup plus simple.

 

[Voix composite *ON*]

 

Mon nom est Benjamin / Julie / Boris / Corentin / Sandra / Benoît / Etcetera. Je suis / un être artificiel / une créature composite / un acteur / un branleur / un scénariste.

 

Ceci n’est / qu’un film / un court-métrage / de rien du tout.

 

J’espère / simplement / que vous avez aimé.

 

[Voix composite *OFF*]

 

J’espère juste qu’avec ce petit tour d’horizon de votre existence probable, vous apprendrez à mieux apprécier les choses. A vous poser plus de questions, sur la Vie, la Mort, la Résurrection, l’Anéantissement.

 

Faites usage de votre Raison.

Combattez les dogmes religieux ou scientifiques, questionnez votre foi, demandez vous quel est le sens de votre existence.

A défaut, donnez un sens à votre existence.

 

Parce qu’il n’est pas dit qu’il y ait quelque chose après.

 

Après tout, nous ne sommes que de la poussière d’étoiles.

 

 

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SURSAUTS

 

 Pulsar

 

Vous lisez ceci pour de mauvaises raisons.

Mais peut-être n’êtes-vous même pas en train de lire, étant donné le niveau technologique qui doit être le vôtre. A moins que vous ne soyez un puriste, adepte de la lecture plutôt que de la diffusion cérébrale. Je ne sais pas. Et en quelle langue prenez-vous connaissance de ce transcript ?

Aucune idée.

Et, très franchement, je m’en moque.

 

Tout ce que vous devez savoir, avant d’aller plus loin, c’est que vous lisez ceci pour de mauvaises – de très mauvaises – raisons. C’est en tout cas ce que je pense. Car, à mon avis, si vous lisez mon transcript mémoriel – mes « mémoires » comme on disait dans l’Ancien Temps –, c’est par curiosité morbide. Parce que vous voulez savoir comment c’était avant. Comment on en est arrivé là.

Alors je vous le dis tout net : je ne sais pas. La faute à pas de chance, manifestement. C’était une question de probabilités.

 

L’Ancien Temps, donc. Mais je dirais plutôt « ancien temps », car je n’ai jamais été un grand fan des majuscules (ou de toutes les autres méthodes de communication dématérialisée) destinées à mettre en avant des grands concepts ou des grandes périodes.

L’ancien temps, donc, c’est une époque où l’on pouvait encore mourir. Et c’est bien ça qui vous excite, j’en ai peur. Le frisson de la mort. La terreur de l’anéantissement. Cerise sur le gâteau, je suis un criminel, un assassin, un fou, un génocidaire. En tous cas, c’est ce qu’on a prétendu.

Et ça, ça vous plaît.

Ces idées vous attirent. Mais comme je l’ai dit lors de mon procès à l’époque, je réfute toutes ces allégations. Et je me dis que, si c’est ça qui vous excite dans mes mémoires, vous devez être un grand malade. Moi, ou vous, qui est le pire de nous deux ? J’ai ma petite idée sur la question. Même si cette question n’a plus grand sens, aujourd’hui. Car la morale n’existe plus. La mort et la souffrance ayant été abolies, le concept s’est perdu dans les méandres de l’ancien temps. Mais, bien avant même la mort de la mort, la morale avait été disséquée, analysée et scientifiquement formalisée. Le consensus était que la morale était tout ce qui avait trait à la maximisation (ou son contraire) du bien être général de l’humanité.

Mais je m’égare.

Mes mémoires, donc. Je me prénomme Sylvain Dupont. Ca doit probablement vous sembler über exotique, mais je vous arrête tout de suite : c’est ridiculement banal. En tous cas pour mon époque. Je suis (ou plutôt j’étais, malgré le fait que des milliards de milliards de copies de moi persistent encore aujourd’hui à l’état conscient dans les archives, et peut-être même dans les colonies) un scientifique. Un généraliste. Mes connaissances de l’époque – qui sont bien loin de celles de mes copies, qui continuent de vivre à votre époque, et sont à la page des toutes dernières avancées techniques et scientifiques de votre monde – n’excèdent clairement pas les vôtres.

Je suis banal. Mais c’est justement ça qui vous attire.

Ce qui vous intéresse, c’est le « retour aux sources ». Les sources de l’inconnaissance, de la mortalité et de la bestialité. Car, oui, la version de moi que vous êtes en train de consulter a été (plus ou moins) figée en l’état, à l’époque de mon arrestation, peu de temps après ma première numérisation. Je suis donc un scientifique. Ma formation d’ingénieur et mon goût pour les sciences en général m’a permis de pouvoir toucher un peu à tout. Et, plus particulièrement vous vous en doutez, aux neurosciences et à l’intelligence artificielle. Et aux cellules souches, aussi.

Je suis, je peux le dire sans vanité, votre créateur.

Ou, tout au moins, je suis (j’étais) le chef de projet qui a mené au procédé qui vous a engendrés.

Mais ça, vous le savez déjà.

Ce que vous ne savez pas (et je retiendrai l’information jusqu’au bout malgré vos tentatives vaines et transparentes d’accéder à l’entièreté de mon savoir d’un coup d’absorbeur), c’est comment j’ai fait. Oh, bien sûr, vous connaissez la théorie générale, le concept de la poussière, de la discrétisation, de l’entropie, du temps complexe, etc. Mais vous ne connaissez pas l’ingénierie qu’il y a eu derrière, vous ne connaissez pas la genèse du projet. Et c’est ça, en partie, qui vous intéresse.

Ne niez pas.

Vous ne pensez quand même pas que la connexion est à sens unique ? Vous me faites marrer (si l’on peut dire).

J’ai beau avoir été cantonné, pour la postérité, au secteur des archives, et mes états neuraux ont beau avoir été figés (plus ou moins) en l’état, je ne suis pas un bleu. Loin de là. Alors, pas de protestation.

Fermez-la.

Et laissez moi dérouler mon histoire comme bon me semble. A la fin, vous saurez (presque) tout ce que vous êtes venus chercher, même si, une fois encore, je pense que vous êtes ici, dans mon esprit, pour de mauvaises raisons.

Ou, en tous cas, vous regretterez d’être venus.

Je vous aurai prévenus.

 

Ce sont donc les sursauts qui vous inquiètent, hein ?

Les sursauts. Les fameux sursauts.

Eh oui.

Je suis désolé de vous le dire, mais je suis au courant de tout (mes copies m’ont lâché le morceau). Ainsi donc, j’ai foiré. Enfin, je ne suis pas le seul responsable, hein, soyons clairs.

Nous avons foiré.

Et j’avais prévenu tout le monde, à l’époque, en plus !

Tout le monde.

Mais la technologie a semblé si belle, si performante – si parfaite –, que personne, je dis bien personne, ne m’a écouté. En même temps, le risque était faible, alors je les comprends.

Et maintenant vous voilà, terrifiés, en train de vous chier dessus, en spray continu (les gouttelettes de merde ont beau être virtuelles, elles n’en restent pas moins des gouttelettes de merde, et c’est bien ça qui est génial dans cette histoire).

Vous voilà donc, entités virtuelles, conscientes, encapsulées dans des machines protéiques à entropie (presque) maîtrisée, en orbite autour d’une étoile morte. Une étoile morte, titanesque, tellement énorme qu’elle a déjà compacté tous les alentours, qui a tout bouffé des années lumières au cube à la ronde, qui a frôlé l’effondrement gravitationnel, mais qui a eu le bon goût de ne pas dégénérer en singularité de type trou noir. Une étoile stable, entourée d’un vide cosmique quasiment parfait, baignant dans un milieu vierge de tout objet (et donc de toute menace) à la dérive. Un milieu vide, bénéficiant néanmoins de suffisamment de fond diffus cosmologique pour pourvoir à vos (ridicules) besoins énergétiques.

C’était bien ça, l’idée.

A mon époque – ça remonte à quelques milliards d’années –, ce n’était qu’un concept. Pour vous, tout de suite, là, maintenant, c’est une réalité. Vous êtes des êtres artificiels, conscients, vous vivez dans un paradis créé de toute pièce. Vous baignez dans une informatique à la fois numérique et analogique, faite de carbure de silicium, de diamant et de protéines, et votre support physique est conçu pour perdurer indéfiniment.

L’entropie n’a que peu de prise sur vous, les robotiques autonomes en périphérie du noyau assurent la maintenance nécessaire, vous orbitez dans un lieu de l’espace vide de tout danger.

En fait, vous bénéficiez d’une situation physique capable d’affronter la nuit des temps. En résumé, je suis un criminel, mais un foutu bon ingénieur.

Vous êtes parés pour affronter la nuit des temps, donc. C’est, en tous cas, ce que tout le monde a pensé. J’avais émis quelques réserves mais, comme je l’ai dit, personne n’en a tenu compte.

Et c’est ici que les sursauts entrent en jeu, provoquant ce brouillard de merde vaporisée, que toutes vos couches numériques ne parviennent pas à colmater.

Et, je suis désolé de vous le dire, mais moi, ça me fait bien marrer.

 

Ce sont donc les sursauts gamma de ces deux étoiles lointaines qui entrent en collision qui vous font peur. Et vous avez raison d’avoir peur, à ce que je vois. Car votre/mon chef d’œuvre n’a pas été conçu pour résister à ça. A l’époque, la probabilité d’un cataclysme cosmique de ce type semblait faible. Infime.

Voire inexistante d’après la théorie en vigueur à ce moment là.

Seulement voilà, on s’est planté.

Ces deux étoiles, qui totalisent six cent millions de masses solaires (un nombre inconcevable, même pour des immortels comme vous et moi), sont donc en train d’entrer en collision. Et, de ce formidable impact, sont en train de jaillir des sursauts gamma, des rayons de la mort tellement énergétiques que la structure de votre superordinateur cosmique ne pourra résister.

Vous êtes foutus, les mecs.

Désolé.

Je suis dans le même bateau que vous, mais la différence, voyez-vous, c’est que moi, je m’en fous. Et je ne suis sûrement pas le seul. Parmi le milliard de milliard d’êtres « humains » que comporte, à elle seule, la colonie n°1, il doit déjà y avoir un paquet de gens qui pensent comme moi. On a roulé la mort pendant des milliards d’années, c’est déjà pas si mal, les mecs. Il faut être beau joueur, et savoir accepter la défaite.

Mais, apparemment, vous qui lisez ces lignes, vous n’êtes pas encore prêt. Vous n’avez pas encore accepté votre funeste destin.

Alors, vous vous tournez vers moi, et vers d’autres, des gens de l’ancien temps, qui ont connu la mort.

C’est compréhensible, quelque part.

 

Mais là où vous vous plantez, c’est que je ne peux pas vous aider. Pas le moins du monde. Vous vous doutez bien que je ne peux rien y faire. Rien ni personne ne peut s’opposer à ces sursauts gamma. Alors, je suppose que vous venez chercher un quelconque réconfort psychologique, voire métaphysique ou spirituel, auprès de quelqu’un qui a connu la grande époque, où tout le monde mourrait dans la douleur.

 

C’est bien ça ?

 

Très bien.

 

Mais laissez-moi tout d’abord vous parler de moi. De toute façon, c’est aussi un peu pour ça que vous êtes là. Pour entendre parler un vétéran. Vous connaissez mon histoire, mais vous ne connaissez pas ma version des faits.

 

Si j’ai été qualifié de génocidaire, c’est parce que j’ai détruit des blastocystes dans le cadre de recherches illégales sur les cellules souches. Vous savez ce que c’est qu’un blastocyste, je suppose ?

Bien sûr que vous le savez. Mais laissez moi être pédant.

Un embryon humain de 3 jours est un assemblage de 150 cellules, et c’est ça que l’on appelle un blastocyste. A titre de comparaison, il y a plus de 100 000 cellules dans le cerveau d’une mouche (une créature insignifiante de l’ancien temps). Un blastocyste n’a pas de cerveau, ni même de neurones, encore moins de système nerveux. Il est donc impossible qu’un blastocyste puisse souffrir de sa destruction, de quelque manière que ce soit. Un blastocyste n’est pas une personne. Pas encore, et loin s’en faut. Et pourtant. J’ai été condamné à perpétuité pour avoir fait des recherches sur les cellules souches embryonnaires.

C’était pourtant pour sauver des êtres humains que j’ai fait ça.

Ce qui m’a vraiment foutu en rogne, à l’époque, c’était toute cette hypocrisie ridicule. Je voudrais par exemple rappeler que, à cette époque, lorsque le cerveau d’une personne était hors fonction, nous estimions acceptable de récupérer ses organes (pourvu que la personne ait été un donneur). S’il était acceptable de traiter de la sorte une personne en mort cérébrale, il aurait dû être également acceptable de traiter un blastocyste de la même manière. Si le jury qui m’a condamné pour des raisons morales se préoccupait vraiment de la souffrance et de la morale, alors tuer une mouche aurait dû poser de biens plus grands problèmes de conscience à mon jury que le fait que j’avais détruit des blastocystes humains. Mais non. Personne n’a voulu m’entendre. Et j’ai été condamné.

Vous pensez peut-être que la différence cruciale entre une mouche et un blastocyste humain se trouve dans le potentiel  de ce-dernier à devenir un être humain complètement développé. Mais – si vous étiez une créature biologique, ce qui n’est évidemment plus votre cas –,  quasiment chaque cellule de votre corps serait un être humain potentiel. En effet, d’un point du vue génétique, comme le clonage l’avait démontré, à chaque fois qu’un être humain de l’ancien temps se grattait le nez, il commettait un holocauste parmi des êtres humains potentiels. C’est un fait. L’argument concernant le potentiel d’une cellule ne mène absolument nulle part.

Mais, une fois encore, personne ne m’a écouté. Et j’ai été condamné.

 

Encore heureux que, en bon « savant fou » – comme on m’appelait à l’époque –, je ne travaillais pas que sur les cellules souches. Je travaillais aussi sur l’intelligence artificielle et, plus précisément, sur la numérisation de la conscience. Et nous avons réussi. La grande question philosophique qui se posait à l’époque était la suivante (outre le fait d’utiliser une technologie inventée par un fou génocidaire… ça, tout le monde s’en est bien accommodé) :

 

Devenir une copie de soi-même, est-ce continuer à être soi-même ?

 

Vaste question. Je suppose que, plusieurs milliards d’années après l’invention de la numérisation – qui a donné tout son sens à ma condamnation puisque la mort ne pouvait plus venir abréger ma sentence –, il n’existe encore pas de réponse à cette question.

 

Ca ne m’étonne guère. Une copie est une copie, point. C’est une nouvelle conscience, qui partage tout avec son modèle jusqu’à la date de la copie, mais qui est ensuite libre de vivre sa vie.

Et puis, ce qui m’a bien fait rager/marrer, c’est que, si j’ai été condamné, c’était finalement sur la base d’une morale plus ou moins chrétienne. Alors, quand j’ai vu tous ces petits chrétiens sauter sur ma promesse d’éternité, faisant ainsi un gigantesque bras d’honneur à Jésus-Christ leur Sauveur et au Jugement Dernier, bin… rien.

Ca m’a fait marrer, c’est tout.

D’autant plus que, manifestement, Dieu le Père n’en avait strictement rien à carrer. L’humanité, créée à Son image, avait finalement décidé de se tirer aux confins du Grand Amas d’Hercule, à 70 millions d’années lumières de la Terre et à raison de mille milliards de personnes par puce, embarquant pour un paradis artificiel à base de partouzes virtuelles géantes, de mondes magnifiques, de réflexions métaphysiques sans limites et de déshumanisation à outrance. Et le Christ n’est jamais revenu.

Vous allez me dire, peut-être que les sursauts gamma qui vont mettre fin à notre existence ne sont finalement que les coups de sifflet de Dieu le Père, qui se décide enfin à sonner la fin de la récré.

Peut-être bien.
Mais vous savez quoi ? Je m’en tape.

On verra bien.

 

La vérité, donc, celle que vous êtes venus chercher, est très simple : j’ai côtoyé la mort, comme tous ceux de mon époque qui ont vu leurs proches mourir. Et je vais même vous dire : je suis mort, moi aussi.

Mais je ne m’en souviens pas.

Pourquoi ?

Tout simplement parce que ce n’était pas vraiment moi. En fait, c’est l’original qui est mort. Et vous êtes en train de lire les mémoires de sa première copie. Bande de nazes. Je ne peux rien vous dire, si ce n’est que c’est normal que vous fassiez dans votre froc, fût-il virtuel.

 

Tout ce que je peux vous dire, c’est que la mort, c’est flippant. Ceux qui en sont frappés deviennent raides comme des piquets et ne vont très probablement pas au Paradis, car il n’existe probablement rien de tel. Et même si le Paradis existait, je ne suis pas sûr que des rebelles comme vous seriez sur les listes d’entrée.

 

Ce que je peux vous décrire avec un luxe de détails, en revanche, c’est ce qu’il va se passer maintenant : les rayons gammas vont endommager la structure du superordinateur cosmique. Les robots de maintenance vont griller. Les barrettes de mémoire vont surchauffer. Les processeurs protéiques vont se disloquer. Au fur et à mesure que la puissance de calcul va diminuer, le système, plutôt que de cesser de mener à bien les calculs qui font votre essence, va les ralentir. Il ne va tuer personne. Il calculera juste moins vite. Pour une même durée de temps réel, le système simulera moins de temps virtuel. C’est tout. Et ce sera complètement transparent pour vous.

Mais il arrivera un moment où le système tout entier va s’effondrer.

 

Et là…

 

Je suis désolé, mais ce sera terminé pour vous. Pour moi. Pour nous tous.

 

On se retrouve de l’autre côté.

 

Si autre côté il y a.

 

 

 

 

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