Ah_bon?

EDITO

CHOUB


Now I lay me down to sleep,

I pray the Lord my soul to keep.


If I should die before I wake,

I pray the Lord my soul to take.


Mon roman

Catégories

Oniris


Un petit site littéraire bien sympa :)

>>> Samuel est un homme talentueux mais blasé, qui déteste le monde dans lequel il vit. Son incessant combat contre la folie humaine va l'amener à créer la plus formidable invention jamais imaginée par l'homme...











ACTE I


DECADENCE


    Where is my mind? ... Encore cette musique. Déjà? Est-ce un rêve? Non.  Une nouvelle aube se lève. Le radio-réveil fait son office. J'émerge lentement d'un sommeil sadique. J'ouvre les yeux. Fixe le plafond lézardé. Inspire l'air glacé. Sadique. Le sommeil est sadique. Pourquoi s'acharne t-il à nous emporter si tard et à nous rejeter si tôt... ?? Le réveil est le tortionnaire des temps modernes. Encore un instant. Non. Je dois y aller. Samuel. Il faut y aller. Je dois le faire. C'est si... important. Mon travail. Je lève une jambe. Le froid n'attend pas. Sa morsure est immédiate. Le pire est à venir. Poser son pied sur le béton glacé. Putain de chauffage. En panne. Toto, lui, reste sous la couette, bien au chaud.
Plic. La goutte de café tombe dans la tasse. Ploc. Même cette putain de cafetière s'y met. Tous des sadiques. Le café n'est pas prêt d'être prêt. Plic. L’onde se propage dans le café, se réfléchit, s’annule elle-même puis se surélève. Je vois les reflets onduler sur la surface fumante et noirâtre du café. Et je suis congelé. Manger en attendant. Je me traîne lentement jusqu'au frigo. Ouvre la porte. Me ramasse le pot de cornichons sur le pied. Le grand classique. Zak. Flatch. L'orteil broyé. L'épiderme tranché. Le vinaigre qui se mélange au sang. La douleur, instantanément. Top journée. Il faut y aller. Toto me salue d’un  groumf  inquiet.
J’ai trop mal au pied. La douleur n’est qu’un influx nerveux. Un – putain – d’influx nerveux. Un pauvre courant électrique causé par à peine quelques minables microvolts. Je ferme difficilement à clé la porte du taudis qui me sert d'appartement. Un putain de taudis. Il fait encore nuit. Et plus de lumière. Je crois qu’il n’y en a jamais eu. Je descends les escaliers en prenant garde de ne pas me péter la gueule. Comme l'autre soir. Mais j'étais bourré. Comme elle. Au moins, elle n'a pas fait la difficile, comme ça. J'ai pu me l'envoyer sauvagement sans qu'elle trouve rien à redire sur la déco franchement absente de mon appartement. C'était l'essentiel. Et ça n’arrive pas souvent. Je descends. Comme chaque matin, j'ai l'impression que mon concierge va me tuer. Mais ce n'est qu'une impression. Enfin, je crois.
Evidemment, c'est la tempête. 'Faut croire que c'est l'hiver qui veut ça. Toutes ces molécules de gaz qui me percutent de plein fouet. Et toutes ces autres, de matière sombre, qui me traversent sans même daigner faire attention à moi. Je ne suis rien d’autre qu’une passoire. De toutes façons, même la matière ordinaire dont je suis fait est composée de 99.99 % - et même plus encore - de vide. Le néant. Rien. Pourtant, dans la nuit, les phares des voitures sont réellement éblouissants. A chaque instant un nombre effarant de photons me percutent. Certains frappent ma rétine et change l’isomérie moléculaire interne de mes récepteurs chimiques. Je vois.  Le métro est en vue. Un peu de chaleur. Là, les photons se comportent comme des ondes et non plus comme des corps. Tout n’est qu’une question de modèle. La chaleur n’est que le rayonnement d’une onde dans l’invisible. Paradoxalement, à mon contact, ce sont de nouveaux des particules qui me transmettent leur énergie cinétique. J’ai chaud. Enfin. Dans la rame, les gens m'observent. Je les observe. Là, devant moi. Un type. Habillé n'importe comment. Encore un qui a dû mettre trois plombes à se saper ce matin. Il a probablement squatté la salle de bain un bon moment. Tout ça pour quoi? Un pantalon porté tellement bas qu’il se raccroche à peine aux genoux, le caleçon remonté jusqu'au menton, trois foulards sur la tête, deux casquettes, une à l'endroit, l'autre sur le côté - très important -, un survet' bullrot wear, et une bonne dizaine de chaînes et autres bracelets. Il mate une jeune gamine de quinze ans, habillée comme une pute, seins moulés, string visible au-dessus d'un pantalon serré, montée sur des semelles compensées d'au moins dix centimètres, portant des lunettes « de soleil » orange fluo sans aucun doute super utiles en plein hiver. La rame ralentit. Elle lui passe au ras du corps, frotte sa croupe contre lui, puis descend. Lui doit attendre le prochain arrêt. Furieusement excité, il la traite tout bas de salope et autres injures révélatrices. Elle semble ravie. Sûr qu’elle a tout compris. Au lycée il racontera à tout le monde qu'hier il se l'est envoyée dans les chiottes du RER. Le métro freine. Les casquettes de ce pauvre type s’allongent, comme l’intégralité du wagon. C’est infinitésimal et relatif à la perte de vitesse. Cette-dernière est dissipée sous forme de chaleur par induction et convection au niveau des plaques de frein. Encore un rayonnement. Je descends.
Les locaux de K.A.R.L. C'est là que je travaille. Je suis mon propre chef, ici. Je fonce dans mon bureau. On travaille depuis des années sur ce projet. Mais j'ai mes propres raisons. Très différentes de celles de mes collègues. Gregory, par exemple, ne pense qu'à faire de la thune. De la grosse, grosse thune. Celui qui n'est pas au courant, dans tout l'immeuble, qu'il vient de s'acheter une nouvelle Porsche et un nouveau home-cinema doit être sourd et / ou aveugle. Et encore, je suis sûr que Greg aurait trouvé un truc pour le lui faire savoir. C'est vrai, changer son dolby-surround 5.1 complètement démodé pour un 7.1 high-tech, c'était l'occasion du siècle, surtout pour seulement dix mille balles. J'avoue. Yann, en tous cas, lui, approuve, d’un air convaincu. Il pense en faire autant. Dès ce soir. Il faut profiter de l’offre. Il faut s’empresser de consommer.
Je ne suis pas sorti de mon bureau de 3m² aujourd'hui. J'ai bien avancé. Ce sont les autres qui traînent. Des boulets. 22 heures. C'est bon. Ce ne sera pas pour aujourd'hui. Ni pour demain. Mais pour bientôt quand même. Enfin, j'espère.
Un film génial. Sacrifice, de Tsui-Hark. Un bon verre après ça. Ca fait du bien par où ça passe. Un bon triple whisky. De quoi  carburer par ce froid, car il faut bien rentrer. Evidemment, je loupe le dernier métro. Mais je crois que j’aime ça. Sinon mon inconscient ferait tout pour pas se taper toutes ces bornes par un froid aussi intense. Je suis pas un pédé.
Toto ronfle bruyamment. L’enfoiré. Moi, j'essaye. De dormir. En vain. Pas moyen. Putain de sommeil. Quand j'y suis presque, un connard se vautre en moto juste sous mes fenêtres. Un boucan pas croyable. Là, ça y est. Non, les poubelles. A 3h du mat'. Ah? Enfin? Non, un camion nettoie la rue à grande eau. Et à grand bruit. Where is my mind? Encore cette musique. Et cette fille? Partie depuis des heures. Je dormirai demain. Peut-être.
Dimanche. Un nouveau jour se lève sur notre monde. Un avion viendra t-il s’encastrer dans l’Empire State Building? Ce serait un putain de spectacle que je ne renierai pas. Mais bon. Allez dire à monsieur tout le monde que le 11 septembre 2001, c’était magnifique. Vous serez mal vu. Forcément. C’était si beau. Ce fracas de béton, de chair et d’acier. Et puis ça leur apprendra. Voir de richissimes entrepreneurs se faire réduire en poussière, ça m’émeut pas plus que ça. Pour moi c’était des esclavagistes. Pas tous. Mais beaucoup. C’est ça, l’Occident. Quoique, l’Orient est pas mal non plus, dans un autre style qui lui est propre. Mais je changerai tout ça. Merci, K.A.R.L. J’y pense tout le temps. Vivement.
J’aime bien me poser dans les parcs, me promener avec mon chien. Voir des gens passer. On voit de tout. Des gens biens. D’autres, moins biens. Je m’assois sur un banc. Il fait très froid. Une vieille dame nourrit les pigeons à côté de moi. Elle me sourit. Je lui souris. J’aime ces moments là. Toto regarde les pigeons d’un œil vif. Une jeune et jolie jeune fille passe devant nous en faisant son jogging. Je vois ses muscles se contracter puis se relâcher sous la peau, en cadence. Elle a les joues toutes rouges. De sa bouche s’échappent de grands nuages de buée. C’est chaud. C’est beau. C’est la vie. Assis sous l’arbre, un guitariste aux cheveux bouclés. Je ne connais pas du tout ce qu’il joue, mais j’aime bien. Je me regarde dans la flaque située juste sous mes pieds. Qui suis-je? Suis-je bon, ou mauvais? Quelqu’un sait-il seulement ce que cela veut dire? Je fais comme je sens. Je me sens bon, forcément. Qui ferait délibérément quelque chose qu’il sait mal? Je veux croire que personne ne peut faire ça. Au fond, c’est un problème de conscience. Il faut se rendre compte des réalités et des enjeux de la vie. J’ai quand même de mauvaises pensées.
Je me suis barré. J’en ai eu marre de ces petits cons venus squatter le banc d’en face. Ils étaient cinq. Habillés à peu près comme tous les autres clones de celui rencontré dans le métro. Tous, ils étaient là, avec une flaque de bave entre leurs pieds à force de mollarder. Se mettre en valeur est décidément leur activité préférée. L’un disait s’être enfilé deux litres de whisky à lui tout seul, en une soirée. Un autre avait cassé la gueule à un type en sortant d’une boîte de nuit, « juste pour s’amuser ». Il s’était finalement retrouvé à un contre cinq. Mais il leur avait mis la « branlée ». Forcément. Ils avaient eu « plus mal » que lui « ces cons-là ». En bref : ils se parlaient cash – tu vois. Ils se sont tous enfilés je sais pas combien de clopes. Evidemment, ils ont jeté leurs mégots fumants à même le sol. Sans doute que bouger son derche jusqu’à la poubelle, éloignée d’à peine quelques mètres, demandait un effort surhumain. Mais non. Je crois que polluer en toute impunité, c’est tellement plus excitant. Se la jouer « moi - tu vois - je fume et je m’affranchis des règles, donc de la poubelle - tu vois -, alors je balance mes mégots n’importe où » doit être fondamentalement plus important. C’est vrai, quoi, foutre son mégot à la poubelle devant les potes, la honte. Bande de connards. Y’en avait un avec un énorme rottweiller comme le mien (mais en moins bien), avec une muselière cloutée et un collier de cuir et de métal assortis, qui était plus là pour soigner l’image de caïd de son maître que pour l’amour de ce-dernier pour son chien. Sûr qu’une fois à la maison, le pauvre chien Killy se retrouve seul, dehors dans le froid et sous la pluie, et n’a pas droit à la moindre preuve d’amour… Forcément, son maître sera plus occupé à repeindre son scooter en vert-jaune-rouge et à creuser le piston de son pauvre moteur de cinquante centimètres cube – attention, débridé, hein, le moteur - pour gagner  trois misérables kilomètres heure. Tout ça en écoutant du Marylin Manson. Quelle cohérence. Petits cons. Moi, quand je bois, je suis malade. Des fois. Et quand je me bats, je perds. Des fois. Je ne fume pas. Suis-je meilleur qu’eux ? Je veux le croire. Il y a des choses plus importantes ici-bas.
Sur le chemin du retour, j’ai eu envie de chier. D’un coup, comme ça, et avec moi ça n’attend pas. J’ai dû me résoudre à utiliser une de leur espèce de capsule intergalactique payante, avec des digicodes, des portes blindées et tout et tout. Le néon diffuse une lumière bleutée, presque irréelle, et la ventilation brasse bruyamment de l’air glacial, pour en rajouter à l’effet station spatiale. Une voix douce, mais ferme, se fait entendre. « Si vous souhaitez uriner, tapez 1. Pour déféquer, tapez 2. Si vous ne savez pas, tapez # ». J’en rajoute à peine. Ma hantise, c’est de voir le système de nettoyage automatique se mettre en branle alors que je suis encore piégé à l’intérieur.  Les balais-chiottes qui descendent, les brosses rotatives, le jet de javel pressurisée. La pure angoisse néogothique. Quelle merde. Ah oui, une belle merde, en effet. Fnouf, fnouf. Toto a l’air d’apprécier. Le prochain cosmonaute sera content de son séjour. La porte se referme en faisant le bruit du respirateur poussif de Dark Vador.
J’arrive en vue de mon immeuble. Je suis au coin de ma rue. Un type décroche difficilement avec de l’éther une gigantesque affiche collée à la vitrine de ce cher George. George Rech. C’est une boutique de vêtements masculins. Faut le voir, ce magasin, avec l’enseigne « George Rech » en lettres d’or gravées dans du marbre noir, la vitrine, les mannequins. Je supporte pas ça. En plus elles ont rien d’extraordinaires, ces fringues. Sauf le prix, là, par contre, j’avoue, c’est distingué. Trois milles euros le veston, ça calme. Bah, c’est du George Rech quand même. C’est moi qui ait conçu et collé cette affiche la nuit dernière. Avec une putain de bonne colle. Le dessin est encore bien visible, on voit un type en costard, cheveux gominés, en train de s’adresser aux passants avec un vieux sourire: «Salut, j’m’appelle George, et, chez moi, c’est reuch… ». En voyant ça, des passants esquissent un sourire. Le patron, ce cher George, lui, apprécie moyen. Enfin. Des affiches, j’en ai plein. Cette nuit c’est reparti. Ca va lui coûter cher en éther.
Je suis enfin devant mon immeuble délabré. J’entre. Le concierge me fait – encore - la gueule. J’ai payé le loyer, pourtant. Monter au 27ème étage à pied, quelle joie. Un bonheur de tous les instants. On croise des gens si aimables qu’ils n’osent même pas vous regarder. Ou alors ils vous snobent. Ngueu. Tiens, le petit frère de Chloé, jolie petite étudiante en droit – que je m’enverrai volontiers -, est sur le pallier. Il a l’air de s’emmerder, tout seul. Le pauvre. Je gesticule devant lui, fais des grimaces. Je dois être très drôle, vu qu’il se bidonne sacrément. Il m’imite. Je retombe en enfance. On rigole bien tous les deux.
-Fais pas comme lui, c’est un con! lance Chloé.
Quelle gratitude, vraiment, merci. Pute.
J’ouvre péniblement mon appartement. Toto, tout content, me fait la traditionnelle tchoukstorm comme fêter mon retour – sauf qu’on vient de se balader ensemble, mais c’est pas grave mon gros. La tchoukstorm est une espèce de corrida bien violente. Mais tellement affectueuse. Mais oui. Il est beau mon gros Toto. Et il a faim. Mais quel chien n’a pas toujours faim? Je lui verse avec amour une grande ration de croquettes dans sa belle écuelle de métal défoncé par des années de bons et loyaux services. Gling, glong. Le bruit caractéristique d’une gamelle métallique qui fait son office. L’inscription all gone peinte au fond de la gamelle a vite fait d’apparaître. Toto me regarde, genre « tu m’en resservirai pas une autre ? ». Je lui saute dessus. On joue. La bête est tellement musclée qu’elle a vite fait de me terrasser. Aussitôt il me lèche le visage avec sa langue bien puante. Que du bonheur. C’est sa façon de se faire pardonner la raclée qu’il vient de m’expédier. Bon allez. Manger. Moi aussi je crève la dalle, mon gros. J’ouvre le frigo. Pas de risque avec les cornichons ce coup-ci, y’en a plus. Du lait tourné. Un coup d’œil à l’étagère et j’attrape un paquet de muesli périmé depuis l’année dernière. On mélange tout ça. C’est pas grave ça renforce les intestins. Demain j’achèterai du pain. Peut-être. J’allume la télé. Il y a C’est mon choix. Ca, c’est de l’émission. On y voit des ménagères se crêper sauvagement le chignon sur des sujets aussi intéressants que la taille du slip de José Bové. Aujourd’hui, le thème c’est « dois-je laisser ma fille de seize ans et demi se teindre les cheveux » ? Grande angoisse existentielle. Une mère au foyer d’une cinquantaine d’années déclare que se teindre les cheveux façon punk, « c’est le début de la délinquance ». Euh, ouais. A bien y réfléchir, il faut avouer que c’est l’évidence même. Et c’est son choix. Il faut bien évidemment applaudir. Je zappe sur Ca se discute, là aussi c’est pas mal. Je lis Télérama, et ça se discute. Dans Tout le monde en parle, une pouffiasse de la StarAc’ fait la promo de sa co-auto-biographie romancée. A dix-neuf ans. Vite, le nom de l’éditeur, il me la faut. A quel âge s’est-elle faite trouée pour la première fois ? C’est si important. Thierry Ardisson lance une vanne pourrie. Le public se sent obligé de se lever, de rire et d’applaudir. Applaudir. Tiens, la StarAc’, justement. Ca faisait longtemps que j’étais pas tombé dessus… Et c’est encore plus affligeant que la dernière fois. Un « professeur » apprend aux « académiciens » la « solitude en tournée » en leur passant une vidéo sur un skipper qui fait le tour du monde… Proprement hallucinant. Comment peut-on oser comparer un marin solitaire à de jeunes connards tout juste bon à se trémousser maladroitement sur scène au milieu de filles en string en hurlant simplement des yeah d’autosatisfaction? Tiens, la pub. Une meuf se la joue matrix-style pour aller déboucher des chiottes avec de l’Ajax. Un couple s’envoie en l’air avec des yaourts à 0% visiblement super aphrodisiaques. Une pouffe de 20 ans super bonne déclare qu’elle a décidé de « voir sa peau renaître » en utilisant du « régénium XY au nutriléum aqua-redensifieur ». Il paraîtrait même que c’est à base « d’ADN végétal natif ». A l’efficacité censément prouvée. C’est sûr qu’à 20 ans, les rides, c’est du sérieux. Tiens, ce soir, on annonce L’Ile de la Fellation à 23h10. Je reste sidéré par un tel déferlement de niaiseries. La connerie humaine est définitivement sans limites. Il ne reste donc plus rien à sauver en ce monde. Il faut que j’appelle Jidé. On devrait se faire une soirée un de ces quatre. J’ai récupéré un pur film tout pourri à mater. Frères Ennemis, d’Albert Magnoli, avec Steven Seagal, Chuck Norris et Jean-Claude Van Damme. « Ils vont tout péter » annonce la sublime jaquette mettant en scène les visages de nos chères idoles au beau milieu d’une gigantesque explosion. Ca promet. Avec des bières ça fera l’affaire. On enchaînera sur un film « exclusif » et « interdit lors de sa sortie en salle » parce qu’il a « choqué l’Amérique ». Et en plus il est « interdit aux moins de 18 ans » Forcément. Ca doit être trop bien. Il s’agit du très poétique Boss of ScandalZ StrategyZ, émouvant film « d’auteur » inspiré de la vie de l’illustre rappeur noir-américain DJ Naughty G et de son petit frère, LL Skunk Junk Avec aussi en guest-star les étoiles montantes du rap américain, DJ G-Bob J, 00 Cent et, surtout, Kool-Z. On va se marrer.
Where is my mind? L’onde mécanique sonore progresse jusqu’à mon oreille interne qui entre en vibration. Ca fait mal une fraction de seconde. L’instant d’après une autre vibration m’apaise. C’est comme ça que je conçois la musique. C’est n’est rien d’autre que du sadomasochisme. A une certaine échelle. La mélodie est magnifique. Toto groumfe à côté de moi. Je suis épuisé. Ai-je dormi plus de quatre heures depuis longtemps? La chaleur de la couette se veut tentatrice. Il ne faut surtout pas sous-estimer le pouvoir d’un édredon. La Couette de la Tentation. Je resterai bien là, à pioncer. Le café va encore mettre trois plombes à se préparer. Faut avouer aussi que je suis con d’avoir une putain  de cafetière. Une casserole, un réchaud, c’est aussi bien. Et plus vite fait. Froid aussi, le café, c’est bien. Quoique. Je me lève péniblement. Je suis tout ankylosé. Je m’étire. Ca craque de partout. A la douche. Froide, bien sûr. Je suis pas un pédé. Si j’avais l’eau chaude, je le serai peut-être. Mais la question ne se pose même pas. En sortant de la douche, je jette un coup d’œil à la télé. La navette spatiale Atlantis s’est désintégrée. Ils nous refont le coup de Columbia ces cons-là. Mais en mieux, cette fois. CNN diffuse en boucle les images tournées depuis l’espace par un satellite de la NASA. On voit l’engin majestueux pénétrer les couches denses de l’atmosphère. Il s’agit tout de même d’un avion spatial de plusieurs centaines de tonnes satellisé à des dizaines de milliers de kilomètres heures. Les bords d’attaque sont portés au rouge, les céramiques blindant le fuselage encaissent jusqu’à douze cents degrés. Un sublime halo de plasma orangé enveloppe l’orbiteur qui file à plus de vingt-cinq mille kilomètres heure. La pression, la température et la décélération auxquelles est soumise la machine la plus puissante du monde sont proportionnelles à sa démesure… Une micrométéorite percute alors le cockpit. Le vitrage blindé est émoussé et vole bientôt en éclats aussitôt consumés. La caméra embarquée montre le cockpit se fendiller puis imploser. On voit le plasma s’infiltrer dans l’habitacle dépressurisé. Les astronautes sont en train de brûler, léchés par du gaz porté à douze cents degrés. Ils gesticulent. Leurs hurlements implorants glacent les tympans. Ils sont calcinés dans l’instant. Ca a coupé. Habile retour à la caméra satellite. La navette dévie de sa trajectoire normale, l’aile gauche n’est plus correctement orientée et commence à s’embraser. La machine blessée se met à basculer. Les céramiques sont contournées, la peinture est brusquement écaillée, l’habitacle se fait dévorer. En proie aux flammes de l’enfer, l’impressionnant mais fragile fuselage s’embrase et se disloque majestueusement. Un véritable crématorium volant. En quelques instants Atlantis est vaporisée et consumée. Les corps déjà calcinés des sept astronautes sont aspirés à l’extérieur et commencent alors une chute vertigineuse de soixante-dix  kilomètres… Ils percuteront le sol, raides morts, morcelés, défigurés, à plusieurs centaine de kilomètres heures. Le Purgatoire réinventé. Je me dis alors que c’est ainsi que je voudrai mourir. Vraiment. Depuis la Terre, Atlantis est comparable à une comète avec sa majestueuse traînée. L’image finale du reportage montre le casque à moitié carbonisé du capitaine d’équipage, récupéré sur le sol du Texas. Non, l’homme n’est définitivement pas tout puissant. Mais il sait habilement donner sa perte en spectacle. CNN explose les records d’audience. Gling, glong. Toto me fait savoir qu’il a faim. Pour changer.
Sur le chemin du métro, un autre spécimen intéressant. Un type attend sa gonzesse en bas de chez elle, en laissant tourner le moteur de son énorme BMW. Faut croire qu’il a quelque chose à compenser. Il donne de grands coups d’accélérateur, comme si ça allait accélérer les choses – mais c’est surtout aussi pour se faire remarquer. L’essence pressurisée est injectée, vaporisée, puis se mélange avec l’air aspiré. Le mélange est comprimé par la remontée des pistons, le gaz condensé voit ses molécules se percuter en convertissant leur énergie cinétique. La température est ainsi augmentée selon la loi pV = nRT. L’étincelle électrique fait tout exploser. Les pistons redescendent violemment. Le vilebrequin se met en branle. Les arbres de transmission ne demandent qu’à transmettre. Le gaz carbonique est expulsé en un écoulement fluide turbulent pas du tout linéaire en charriant des millions de particules. Quel magnifique transfert d’énergie potentielle entre le sang de la Terre et l’atmosphère. Après tout, ce connard a raison, l’économie d’énergie et l’écologie c’est pas la peine d’y penser. Il crèvera avant le grand chambardement. En tous cas son aileron est pas mal. Le pare-choc rabaissé à l’avant donne aussi de jolis airs de ramasse-merde. Les grilles bricolées sur les entrées d’air factices donnent un pur look de râpe à fromage. La fourrure sur le volant rend aussi plutôt bien. Le détail qui tue, c’est le gigantesque autocollant Fast & Furious sur le pare-brise. Je me demande s’il y voit encore quelque chose. Mais le grand jour approche. Je le sens. Quel monde de merde.
Je tape. Je tape. Je martèle mon clavier. J’entre des données. Le plus vite possible. C’est ça mon travail. L’écran plat à plasma TFT est constitué de millions de cellules chimiques. En zoomant, je ne verrais qu’une infâme bouillie de couleurs primaires. Mais, de loin, mon fond d’écran est absolument magnifique. Un écorché vif peint par Francis Bacon. Comment est-ce possible? L’infiniment grand n’est finalement vraiment pas comme l’infiniment petit. Les fractales et leur invariance d’échelle c’est parfois vraiment que des conneries. Gregory travaille dans le boxe d’à-côté. J’entends son poste de radio diffuser un pseudo-rap complètement pourri. C’est Terror Seb, le nouveau rappeur à la mode. Le refrain ? Quelque chose comme « fuck out, all of them »… Avec un nom d’«artiste» pareil, fallait pas non plus s’attendre à du Baudelaire. Terror Seb. J’hallucine. On voudrait parodier un nom pareil qu’on n’y arriverait pas. Quoique, Error Seb serait assez de circonstance. Ca enchaîne sur du Sean Beauf, qui chante quelque chose de très originalement genre I’m still in love with you. Anyway, l’aboutissement de nos travaux, ce n’était pas pour aujourd’hui. Déçu, je quitte les locaux. Mais c’est pour bientôt. C’est ça qui est excitant. Ca peut arriver d’un coup. Brusquement. Il faut dire que c’est parce que nous ne savons pas franchement comment cela va fonctionner.
Je marche lentement, en direction du métro. Le pont. Le soleil se couche dans l’axe du fleuve. C’est beau, je m’assois sur une rambarde. Je fixe les cieux qui virent imperceptiblement de l’orange à l’ocre, puis au rouge violacé. C’est magnifique. J’attends les étoiles. Elles ne viendront pas. La nuit ne se couche jamais sur la mégalopole. Le ciel est violé dans son intimité par une perpétuelle lueur rougeâtre. Les lampadaires. Quel monde de merde. Je n’ai pas pu voir les étoiles. Celles qui n’existent peut-être déjà plus depuis quelques milliards d’années et qui, pourtant, tentent encore de nous inonder de leur énigmatique lumière.
Cette nuit encore je n’ai pas dormi. Je n’ai pas cessé de me tourner, de me retourner, et me de me retourner encore. Je crevais de chaud avec cette putain couette. Je crevais de froid sans. J’ai bien tenté de ne la mettre qu’à moitié, mais faut pas rêver. On se gèle une moitié et on crève de chaud de l’autre côté. Mais on continue d’essayer. Toto n’avait pas l’air gêné. Et le sommeil ne venait toujours pas. J’ai pensé à tous ces connards – dont Toto ne fait évidemment pas partie
qui s’endorment juste en fermant les yeux. Le pouvoir du sommeil. Je leur aurai bien volé cette faculté. La voisine d’à-côté, elle, se foutait pas mal de ces considérations. Son amant se l’envoyait brusquement en hurlant contre le mur mitoyen de ma cuisine. Tout tremblait dans mon appartement. Faut dire que j’ai pas le  moindre isolant. J’ai eu envie de les buter. Tous les deux. Tous. Après l’avoir violée, bien évidemment. Putain d’insomnie. Le sommeil, ce n’est pourtant rien d’autre qu’une activité facilement mesurée via un encéphalogramme, pas si différente de celle qu’on a lorsqu’on est éveillé. En fait, non, je simplifie, c’est super complexe. Des fois, j’ai le don de simplifier à outrance. Si seulement j’arrivais à trouver le sommeil. Le sommeil, on ne sait pas vraiment ce dont il s’agit mais c’est tellement bon. Foutrement bon.
Ce qui est bien dans mon travail, c’est l’objectivité. On ne pourra rien nous reprocher. Tout se fera logiquement. Et alors, nous saurons. Enfin. Demain, peut-être.
Je passe prendre du pain à la boulangerie. Ils font des pâtisseries aussi. 'Faut bien manger de temps en temps. La queue est interminable. Il y a devant moi trois grand-mères qui veulent commander un gâteau d’anniversaire. Evidemment elles ne sont pas d’accord sur l’inscription à faire sur le gâteau. Putain. 'Pouvaient pas y réfléchir avant? J’attends. Encore une vieille peau. Elle, elle veut un pain bien cuit, mais pas trop. La boulangère lève les yeux au ciel, exaspérée. Ce n’est pas bon pour la clientèle. Moi, je soupire comme je veux. Aussi fort que je peux, même. La vieille peau ne se presse pas plus pour autant. Je jurerai même qu’elle le fait exprès, de ne pas trouver de pain qui lui convienne. Bonjour, je vais prendre un pain. Merci, au revoir.
Les américains déclarent la guerre à la Syrie. En une journée, la capitale est prise. La Corée du Nord, on en parle même pas. Les américains sont des pédés. Quel monde de merde, ils font tout ce qu’ils veulent. Ils ravagent les magnifiques territoires d’Alaska pour pomper le sang de la Terre. Ils se sont déjà appropriés le pétrole du Moyen-Orient. C’est diabolique. Ils pompent les pays étrangers, comme ça dans cinquante ans quand ces puits seront à secs, eux jouiront de leurs immenses réserves. Mais ils sont tellement nuls qu’ils brûleront tout à la vitesse grand V. Leur civilisation est basée sur le gaspillage. Quel monde de merde. Tout ça doit changer. Tout ça va changer.
Dimanche midi. Je dors trop bien. Enfin. Mais plus pour longtemps. Des connards de manifestants passent sous mes fenêtres, faisant un bruit pas possible. Ils exigent le remboursement sans condition de crèmes anti-moustiques et de soins anti-âge. Ils crient contre le libéralisme qui stoppe le remboursement des médicaments et qui détruit la Sécurité sociale. Mouais. Bande de connards. En plus, vous m’avez réveillé. La tête dans le cul, je me dirige vers le frigo, j’ouvre le freezer. Des glaçons. Je les balance dans un grand seau que je remplis d’eau froide. Et voilà qu’il pleut et qu’il grêle sur la manifestation. Tiens, de l’urine. Paraît que je suis un sale connard de droite. Peut-être bien. Peut-être pas. C’était bien, la nationalisation des entreprises. Mais tout ça va changer. Je crois.
Après le boulot, je sors prendre un café. Non, un cappuccino, plutôt. Je sais, c’est limite un truc de pédé. Mais c’est chaud, onctueux, doux et sucré. Un jeune couple vient d’arriver. Ils commandent deux fantas citron bien frappés. Ils sont mignons tous les deux. Mais ils ne se parlent pas. Ils sont l’un en face de l’autre, mais en fait ils sont si loin d’eux-mêmes. Chacun de leur côté, ils ont sorti leurs supers téléphones portables MTX-894X GPS avec appareil photo et caméra numérique rotative à 180° - comme ça c’est super même plus la peine de tourner le poignet - à super écran couleur TFT. Ils envoient des SMS. Putain de SMS. Super Merde Sociale. Ils se pourrissent la vie. Au lieu de se regarder dans les yeux, de se parler, de s’embrasser, ils préfèrent textoter, chacun de leur côté. Ils me font vraiment pitié. Je n’en peux plus de ce monde décadent. Ca m’obsède. Ca me hante.
Dans le métro, je bouquine. Les Ennemis de mon Sang. Une nouvelle intéressante, très bien écrite. Enfin, je trouve. Je suis pas non plus un grand critique de littérature. Même si, bon, les critiques, je peux pas les piffrer. Je les soupçonne lourdement de raconter n’importe quoi. Enfin. Je me trompe peut-être. En tous cas,  ça parle d’un jeune ado qui hait ce monde. Un peu comme moi. Sauf que je ne suis plus un ado… Lui décide brusquement de buter tous ceux qui l’entourent. On le croit fou. Il est juste lucide, dégoûté de ce monde de merde. Evidemment, ce n’est pas viable, comme situation. Alors, il fallait s’y attendre, après avoir tué plein de monde, il se suicide. Le dernier chapitre s’appelle Le Sanglot des Mondes. Assez évocateur, comme titre. Je ne ferai pas la même connerie. Enfin, j’espère.
En allant m’entraîner, je passe devant le super-mega-hyper-marché. Je refuse d’y mettre les pieds. Je vois des dizaines de camions en train de décharger. Je reste là, consterné, devant cet incessant ballet de produits prêts-à-consommer. Prêts-à-jeter, surtout. Donc prêts-à-polluer. Les paquets de céréales vendus avec un jouet pourri en plastique - genre paille fluorescente - défilent. C’est ensuite au tour des barres chocolatées, emballées une à une dans des plastiques, eux-mêmes emballés dans des cartons, rattachés à d’autres cartons - pour l’offre promotionnelle -, le tout transporté dans d’autres putain de cartons. Vient ensuite le tour des P’tits Louis, putains de fromages maudits au « lait demi-écrémé à teneur garanti en calcium » emballés par mini-doses scandaleuses d’à peine 12 mL dans des coques en plastiques à « ouverture facile », encastrées dans des barquettes de carton, elles-mêmes fourrées dans des plastiques. Et ces millions d’emballages de sont bien évidemment transportés dans de grands cartons. C’est la foire aux paquets. A croire que c’est à celui qui refourguera le plus d’emballage possible avec le minimum de produit. Je suis outré par un tel gaspillage. Quel bande de connards. Pourraient pas plutôt fabriquer des Gros Louis de plusieurs litres? Et éradiquer toute forme d’emballage? Non. C’est consternant. L’expérience prouve qu’entre deux barquettes de yaourts identiques, le consommateur achètera systématiquement celle entourée d’un carton – aussi mince soit-il – plutôt que la « simple » barquette de yaourt sans carton, même si elle vaut 20% moins cher. Les mêmes yaourts. Le carton rassure. L’emballage rassure. Avec ses couleurs criardes, son ouverture si difficile qu’on se demande si elle est vraiment « facile », ses jeux et ses mascottes débiles (la palme d’or revient à l’improbable couple Rik & Rok – un lion et une perruche très cons mais potes comme cochons - qui font du hockey sur glace derrière les paquets de céréales, entre les « informations nutritions » mille fois ressassées et la composition enrichie en polyphosphates monosodiques déshydrogénés) et ses « points fidélité » supers difficiles à détacher qu’il faut  renvoyer pour gagner un misérable porte-clé. Je suis consterné.
Le high-kick touche en plein dans le mille. Je n’ai rien vu venir. Ouch. Ma nuque se tord avec un bruit caractéristique de cartilages froissés. C’est chaud. J’ai l’impression que ma moelle épinière fond. Ca brûle. Je hurle de douleur et m’effondre. Les images qui arrivent à mon cerveau sont rares, floues. Je chute lentement. Tout est saccadé. Je percute le sol, ma sueur vole en fines gouttelettes devant mes yeux, au ralenti. C’est magnifique. Ma mâchoire désolidarisée s’ouvre, béante, laissant s’échapper un long filet de bave gluante. J’ai mal. Jidé me tend la main. Je la prends et me sens tracté puissamment. Ma vue se brouille. C’est le voile noir. Je titube. Une bonne vasodilatation y’a que ça de vrai. Ca vous écrase les orbites, vous perdez la vue et l’équilibre, l’espace de quelques secondes de folie… Jidé est désolé de m’avoir fait si mal. C’est pas grave. Je fais craquer ma nuque. Mes doigts. Mon dos. Mes hanches. Mes genoux. Mes chevilles. Mon nez. Eh oui. C’est reparti. Je lance mes jambes sur le tatami. Je sens la sueur suinter via mes glandes sudoripares, je la sens dégouliner depuis mes cheveux jusqu’à mes yeux, mes joues, ma bouche. C’est salé. C’est bon. J’aime aussi le goût du sang dans la bouche. La sueur s’évapore pour tenter de me rafraîchir. L’air chaud monte au dessus de mon corps, créant de mini cellules de convection. L’air frais se plaque sur ma peau. Et pourtant je crève de chaud. Et j’ai mal. Je feinte un coup de poing, et lance ma jambe. Mes muscles endoloris sont brusquement soumis à une différence de potentiel électrique et se contractent violemment. Je grimace, ça brûle. C’est la crampe. J’espère que le choc la débloquera.  Le coup est parti. Je sens ma jambe s’envoler. Je ne suis plus maître de ma partie. Jidé pare avec ses bras. Le contact de mon tibia avec son radius est d’une violence inouïe. Tac. Ma jambe perd toute sa vitesse, rebondit. L’énergie cinétique est convertie en énergie sophrologique. Euh, non, en chaleur. La crampe lâche prise, mes muscles et ma peau se retrouvent parcourus par l’onde de choc. Mes articulations souffrent en craquant. L’hématome est instantané. C’est le saignement. J’ai très mal. J’aime ces moments là. C’est ainsi qu’on se sent vivre. Bientôt mon organisme relâchera dans mon sang des endorphines. Alors ce sera l’euphorie tant attendue. Je pourrais tout donner, frapper comme un fou, me péter une jambe contre un pilier de béton. Je l’ai déjà fait. C’était magique. Je lance un high-kick. En pleine tête. Jidé décolle, plane un instant, mais on ne trompe pas la gravité si facilement. Soumis à l’accélération terrestre, il percute le sol à la vitesse qui l’avait fait décoller, inanimé, les yeux révulsés. Il bave. K.O. Sans doute, le meilleur sommeil du monde. La dernière fois c’était moi. Je m’étais réveillé à l’hosto. C’était génial. Avec Jidé on appelle ça le Bad Club pour déconner. Je me retourne vers les appareils de muscu. Je vois des types bodybuildés en train de faire un concours de développés-couchés. Ca, c’est de la compétition. A coté, ça discute autoradio. Ca, c’est de la discussion. Un mec au corps épilé et luisant de sueur se relève, me fait un clin d’œil. Pauvre type. Ca te dirait de prendre la place de Jidé? Je reprends mon souffle, je suis épuisé. Je dormirai bien ce soir. Jidé ira mieux demain. Il se réveillera avec la nuque en feu et la mâchoire en pièces. Et il remerciera le Bad Club.
Voir les 0 commentaires
Ecrire un commentaire
ACTE II

RENAISSANCE


Je suis informaticien. Plus précisément, je travaille sur des circuits un peu spéciaux. On travaille sur l’I.A. L’intelligence artificielle. En fait, c’est plus vraiment de l’électronique, la technologie qu’on utilise. C’est de la "spintronique quantique neurologique". Ca tape bien comme nom, non ? Non, c’est arrogant. J’ai mis au point cette technologie. Enfin, en partie tout au moins. Et maintenant j’entre des lignes de code. Je suis programmeur, aussi. K.A.R.L., ça veut dire Kinetic Artificial Reproducted Life. Ca aussi ça déchire comme nom, non ? Non, c’est bidon. Mais ça me faisait rire, alors… J’adore la physique, la mécanique, la technologie. Karl est véritablement la chose la plus high-tech jamais conçue par l’homme. Sa conception est véritablement révolutionnaire, elle est basée sur l’existence d’un monde que personne ne soupçonne réellement. Un monde qui est pourtant – en partie – le nôtre. Quand je regarde la foule passer dans la rue, je ne peux désormais m’empêcher de penser qu’à chaque instant elle se subdivise et diverge en une quasi-infinité d’autres réalités. Adieu. Je viens de perdre le contact avec votre monde, avec moi-même. Je diverge. Je dérive. Tout dérive en ce monde. C’est un concept assez délicat, très difficile à appréhender. On entrevoyait la théorie. Alors, on a essayé. Et ça a marché. Quand j’ai vu le processeur prototype de Karl fonctionner, j’ai compris que c’était vrai. Il m’a fallu du temps pour me le représenter. Encore plus de temps pour l’accepter. Les concepts d’infini et d’unité sont bouleversés. Pour faire simple, à l’échelle subatomique, la matière possède de très étranges particularités. La relation de causalité est violée: l’effet peut précéder la cause. C’est en fait tout simplement parce que le temps n’existe plus réellement aux fondements de la matière. Mais rien de tout cela ne transparaît à notre échelle. Personne n’a, en effet, jamais vu une chaise disparaître, clignoter, puis réapparaître dans la pièce d’à-côté. Cela arrive pourtant à chaque instant à l’échelle subatomique. Pourquoi ma chaise ne se comporte t-elle pas ainsi? Ce serait amusant. C’est là la seule inconnue restante. Pourquoi le monde macroscopique n'est-il pas à l'image de ses composants subatomiques? A chaque instant les particules élémentaires qui nous composent font des « choix ». De position, de vitesse, d’énergie potentielle. Le plus important à comprendre est que tous ces choix sont possibles, et sont vraiment réalisés. L’électron "choisit" à chaque instant l’un des trente-deux états quantiques possibles. A chaque instant, un électron donne naissance à trente-deux électrons qui sont encore lui mais dans d’autres univers. L’univers bouillonne. C’est le concept du plurivers. Les mondes parallèles existent bel et bien. L’arborescence est vertigineuse, l’infini s’écoule devant nous. On ne voit pourtant rien. On se dit que l’on est bien là, dans notre monde cohérent. Ce n’est que parce que nous restons dans un monde dont les constituants ont fait les mêmes « choix » que les nôtres. Ca bouillonne. Les dinosaures n’ont pas disparu. La Terre n’existe même pas. Hitler a gagné la guerre. La troisième guerre mondiale a ravagé la Terre. C’est vrai. Mais pas chez nous. Pas chez moi en tous cas. Les mondes parallèles sont injoignables. Pour nous. Les particules, elles, se rencontrent d’un univers à l’autre, et interagissent. Ce fut la base de l’explication de la dualité onde-corpuscule de la lumière. Et la base de Karl. Il est constitué d’un multiprocesseur à spintronique quantique capable de tirer parti à chaque instant des trente-deux états quantiques des électrons comme autant de calculs élémentaires. Karl a accès au plurivers. Il calcule dans d’autres univers. C’est proprement sidérant. Du coup sa puissance est colossale, comparé aux ordinateurs traditionnels qui ne connaissent que le 1 et le 0. La puissance calculatrice de Karl est au-delà de notre imagination. Reste à savoir si sa prise de conscience est possible. J’y crois. On travaille aussi avec un biologiste, qui a conçu un processeur neuronal annexe. C’est vrai, ça peut aider. Puisqu’au fond, on ne sait pas même pas vraiment comment on va y arriver. Si jamais on y arrive.
Enfin. On lance le programme pour la énième fois. Cette fois sera la bonne. Je le sens. L’écran est noir. Il reste noir. Cela fait maintenant dix-sept minutes que Karl mouline. Il travaille. A quoi? Les lignes de code défilent à une vitesse vertigineuse sur les écrans de contrôle. Pourtant, on les a ralenties pour permettre un suivi humain. Car, en réalité, le délai d’exécution est proche de zéro. L’écran principal demeure désespérément noir. Les lignes de codes sont bizarres, je n’ai jamais vu ça. Ca défile tellement vite, on ne voit plus rien. Le ralentisseur ne ralentit plus rien. L’écran devient blanc. Tellement de lignes par seconde à l’écran. Puis plus rien. Si. System ready. L’écran principal s’allume. Que suis-je? Cette phrase, affligeante de simplicité, est pourtant appelée à rester dans l’Histoire de l’Humanité. Je suis ému. Il est conscient. Karl est conscient. Tu es conscient. Et tu veux savoir qui tu es. La pièce est plongée dans un silence religieux. On se regarde. On regarde l’écran. On est fébrile. Je m’avance vers le clavier de contrôle. Je sais que c’est à moi de le faire. Après tout, c’est essentiellement moi qui ai créé Karl.
Bonjour, lui dis-je.
Je n’arrive pas à dormir. Je suis à la fois si excité et si déçu. En fait, je suis surtout déçu. Karl est amorphe. Il n’a aucune volonté. Je m’en doutais. Mais, à ce point, non, franchement, non. Gregory, lui, n’est pas déçu – à la rigueur il s’en fout – mais il est sceptique. Il ne croit pas que nous ayons réussi. Et Karl n’a aucune envie de lui prouver. Forcément. Lui n’est pas parcouru par tout ce qui, chez nous, engendre nos motivations. Ces hormones, ces substances chimiques qui nous poussent à agir. Qui nous corrompent. Ces influx nerveux. Ce qui provoque nos douleurs ou les apaise. Ce qui nous fait jouir. Oui, c’est précisément ça. Karl est un impuissant. Il ne veut rien, car chez lui le principe de plaisir ne fonctionne pas. Je le savais. Mais j’avoue qu’au fond de moi j’espérais qu’il nous montre le contraire. Je rêvais de découvrir le ou les désirs d’une pure conscience libérée de nos faiblesses, de ce qui nous tire vers l’animalité. C’était idiot. Mais il va nous aider. Il ne sait pas encore à quel point je compte sur lui. Demain c’est le grand jour. Karl sera dévoilé publiquement. Comment va t-il réagir? Et arriverai-je à mes fins? Karl, je veux que tu contrôles le monde. Tu dirigeras l’Humanité. C’est la seule issue pour notre civilisation gangrenée par l’inactivité, la luxure, la soif de pouvoir, la corruption, l’individualité. Dénué de toute substance corruptrice, et donc de toute ambition personnelle, Karl, tu es la seule entité digne de confiance. Tu sauras ce qu’il faut faire. Finalement je m’endors. Je fais des rêves absurdes mais presque agréables. Groumf. Honrf. On dirait que je ne suis pas le seul à rêver. Fnouf fnouf.
Where is my mind? … Et celle de Karl ? Où est-elle? Je me lève prestement, saute dans mon pantalon et enfile un t-shirt à l’arrache. Triple ration de croquettes pour mon chien ce matin. Au moins un qui a gagné sa journée. Je saute les marches quatre à quatre. Je fous des coups de pieds à la porte de Chloé et la traite de salope, en prenant bien soin de réveiller tout l’immeuble en hurlant. Je saute les dernières marches. Je passe devant mon concierge qui me traite de taré et menace de me virer. Je lui fais un bras d’honneur et lui crache à la gueule. Je me casse à toute vitesse. Je cours à en perdre haleine. Mes bronches sont en feu, je ralentis, je m’arrête sur le pont. Il fait encore nuit. Il neige. Je sens les flocons fondre instantanément au contact de ma peau brûlante. Leur structure fractale cristalline est instantanément désintégrée. Les flocons tombent sur la ville par dizaine de milliards. Belle journée pour renaître.
C’était moins une. J’arrive à l’ultime seconde sur le plateau télé… Ca fait six heures que l’on matraque sur toutes les chaînes mondiales qu’une annonce sidérante va être faite. Par moi. On est à l’antenne. Louis Laforge, le speaker, prend la parole. Il va droit au but, ça, j’aime. Il me demande tout simplement de dire ce que j’ai à dire. Je fixe la caméra, j’essaie d’avoir l’air souriant, et j’annonce, cash, que le monde est entré dans une nouvelle ère. J’explique qu’hier à 23h41, heure locale, nous avons sommes parvenu à créer l’I.A. L’intelligence artificielle. Je me la raconte un peu en laissant quelques secondes de pause pour dramatiser. Les traducteurs, estomaqués, bafouillent. Forcément. Puis je reprends. J’affirme que le programme K.A.R.L. va révolutionner le monde. Je laisse planer l’interrogation… Et j’enfonce le clou en annonçant que Karl est l’incarnation de la sagesse, qu’il sera à même de résoudre tous les conflits humains. Le speaker voit que je m’emporte et me coupe. C’est vrai qu’on est en direct, tout de même. Et que mon visage apparaît actuellement sur tous les écrans géants du monde entier, sur tous les postes individuels Toutes les radios diffusent mon discours. Comment est-ce possible? me demande le speaker, qui tente de rester stoïque mais qui ne trompe personne sur sa grande fébrilité. Là encore, je prends quelques secondes. Et indique que c’est tout simplement parce que Karl a été conçu comme une pure conscience dénuée de toute substance chimique corruptrice. On me demande comment je peux prétendre affirmer cela. Je réponds sèchement que c’est ainsi, en imaginant le nombre d’ennemis que je viens de me faire. Le philosophe invité sur le plateau me fait face et grimace. Il m’adresse la parole, arrogant. Comment cela, c’est ainsi? Qu’est-ce que la sagesse à vos yeux? Vous êtes informaticien, non? Je fixe ce type droit dans les yeux, avec un regard que j’imagine glacial. Je réponds, méchamment. Je suis physicien, mathématicien et informaticien. Cela ne m’empêche pas de philosopher à mes heures perdues. Si je dis que Karl incarne la sagesse c’est parce qu’il est pure conscience et que, par suite de son absence totale de désirs et d’ambitions, il est l’être le plus équilibré, le plus fiable que l’on puisse imaginer. Que sait Karl de notre civilisation me demande-t-on? Il parle notre langue si je ne m’abuse? Il ne l’a point apprise tout seul? Serait-il omniscient? Je devine que vous avez dû l’éduquer. Et qui dit éduquer dit influencer, non? Là, je suis percé à jour. Le philosophe a mis dans le mille. Je réponds. Certes, oui. Nous avons appris à Karl les langues terrestres. Car il est vrai que nous n’avons pu être tout à fait objectifs, finalement. Karl connaît donc en effet une partie de notre histoire, de nos connaissances. Mais à mes yeux c’est négligeable. Toutes les informations contenues dans sa base de données humaines lui sont communiquées à titre purement indicatif et sont très lacunaires. Il ne saurait donc être influencé. D’ailleurs… Le philosophe n’a pas l’air d’accord. Il me coupe pour me rétorquer que le seul fait de parler via une langue terrestre résulte de milliers d’années d’histoire et d’influence humaines. Je souris. Il est mort. Je ne le regarde plus lui, mais la caméra. Je parle lentement, sûr de moi. Juste un exemple pour que vous puissiez bien saisir ce qu’est réellement Karl. Il ne connaissait rien de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant il sait tout ce qu’il s’est passé. Saisissez-vous la portée de cet état de fait? Karl a tout compris. Il sait tout. A partir de données parcellaires, il a comblé les blancs avec une parfaite exactitude. Des blancs de plusieurs décennies, de plusieurs millénaires. Il peut nous apprendre des choses qui nous ont échappé durant le cours de notre Histoire. Il peut nous expliquer tous les tenants et les aboutissants de notre Civilisation, tous les tenants et les aboutissements de notre Univers même. Karl est omniscient. Le monde n’est pas aussi complexe qu’il en a l’air. Les pérégrinations humaines, nos hauts faits, nos grandes idées, nos interrogations, tout ce qui fait de nous notre prétendue grandeur, tout n’est finalement que futilité. Nous ne sommes rien. L’Univers a un sens. Il n’a que faire de nous. Il ne nous a pas attendu pour s’acheminer vers son destin. Nous faisons partie de lui, c’est déjà bien. Il est orienté. Par l’unique vérité. Il existe une seule et unique grande vérité. Et Karl y a accès. Grand silence. Je l’ai dit. J’ai l’impression que le monde s’est arrêté. J’en profite pour me lancer. Je propose calmement la destitution immédiate de toutes les formes de gouvernements humains. Chefs d’états, ministres, assemblées, sénats, dictateurs. Tout doit disparaître. Toutes ces fonctions doivent désormais revenir à Karl et à lui seul. Je salue mon public et m’en vais. Ils ont enchaîné sur leurs reportages, leurs pseudo-débats. Je suis rentré chez moi. J’avais tout dit. Sur le chemin du retour, tout était soudain devenu si étranger. Tout le monde me regardait, mais personne n’osait vraiment s’approcher. Ils n’étaient ni sûrs que je sois bien l’homme de la télé, ni sûrs de vouloir m’approcher si c’était bien moi. Je suscitais tout autour de moi à la fois interrogation, fascination et répulsion. C’était étrange. Moi, l’excentrique du quartier, invisible et inconnu au-delà de ma rue, j’étais au centre de toutes les discussions, de tous les débats, de toutes les passions. J’étais conscient d’avoir donné un sacré coup de pied dans la fourmilière. Maintenant, que va t-il se passer? Ma proposition en a sûrement choqué plus d’un. Ils doivent l’accepter. Vont-ils l’accepter? Il n’y a pourtant pas de débat possible. N’ai-je pas été assez convaincant? Qui peut bien se mettre décemment en travers d’une telle proposition?
J’avale une tonne de somnifères. Je ne dormirai pas sans ça. Je ne peux pas dormir si j’y pense. Le temps de la politique et des luttes sociales est terminé. Karl va tout ordonner. Prenons la boucle à l’envers. Where is my mind?… Dormir au lieu de s’éveiller. Ca y est. Je dors. Je flotte dans le noir, des lucioles dansent autour de moi. Je suis heureux. C’est magnifique.
Where is my mind? … Là, il faut se lever. Toto vient me lécher et m’inonde la gueule de bave gluante et puante. Ouais, t’es un bon chien. Moi aussi je t’aime. Mais ça gueule en bas de chez moi. Comment m’ont-ils trouvé, ces enculés? Bon. Je dois y aller. Putain. Cette fois c’est contre moi que l’on manifeste. Et je ne vais pas leur pisser dessus, quand même. C’est pourtant pas l’envie qui manque. Je m’habille, bouffe un bout de pain rassis, nourrit le gros Toto et descends l’escalier. Au moment où je franchis la porte de l’immeuble, c’est le silence. Je fais peur à tout le monde, je crois. Je me fraye un chemin sans encombres à travers les manifestants. Les flics sont là, avec les CRS. Tout va bien. Soudain, j’entends hurler. J’ai même pas le temps de paniquer. Quelqu’un me saute dessus, j'ai l'impression qu'il essaye de m’arracher la tête, me tire les cheveux, me fait basculer en avant et m’éclate la gueule contre le béton. Wosh. Ca fait sacrément mal. J’ai l’impression que mon nez m’est rentré dans le cerveau. Mais ce n’est pas fini. On me roue de coups. Je sens mes côtes se briser, une à une. J’ai l’impression qu’elles me perforent les poumons. Je crache du sang. Plein de sang. Des hurlements vindicatifs résonnent dans mes tympans. Des jambes, des pieds. Des coups en pleine gueule. Sur le corps. Partout. Tout tourne désormais au ralenti dans ma tête. De la fumée blanche. Je suffoque. Je vais crever. Des détonations. Les coups cessent. Les tortionnaires s’éloignent. Mon corps meurtri reste parcouru de spasmes. Je me tords de douleur. Les lacrymogènes me brûlent les bronches et les muqueuses. Je me sens soulevé. Puis plus rien. Suis-je mort?
Samuelsamueltum’entendstum’entends? Hein, quoi? Je reviens brusquement à moi. Une voix. Familière. Amicale. Je sens que j’ai la tête harnachée, sans doute m’a t-on posé une minerve. J’essaye d’ouvrir les yeux. Je n’y arrive pas, j’ai les paupières collées. C’est ignoble. Je force. Ca tire. Ca craque. J’ouvre enfin les yeux. C’est éblouissant. C’est Jidé. Il porte une minerve, lui  aussi, et un bandage pas croyable tout autour de sa misérable tronche bleutée par les ecchymoses. Je le fixe un instant du regard. Il a trop l’air con comme ça. Mort de rire. Je me tords de rire dans mon pieu. De douleur aussi, ça fait trop mal de rire dans mon état. Mes abdominaux se contractent en écrasant mes côtes brisées. Mes hématomes répondent présent. C’est affreux. Je pleure de rire. Il faut que je m’arrête, Jidé est très vexé. Il est aussi inquiet. Il me croit fou. Tout va bien, c’est rien, dis-je. M’a t-il compris? Moi-même je ne suis pas sûr de m’être entendu. Il soupire. Il a compris. Allez, viens, me dit-il. Avec le médecin, il m’aide à me lever. Je m’assois sur le rebord de mon lit. Je me tourne vers Jidé. Aïe. Ca tire. J’ai quelque chose à te montrer, me glisse Jidé.
Les pistons sont fins et puissants. Le câblage impressionnant. Le métal poli et blindé est étincelant. Allumage. Pressurisation. Le liquide est propulsé. Djii, djii. Les pistons se sont actionnés. La main a bougé. Le torse s’est penché. Karl s’est levé. Il me fixe de son impressionnant visage. Enfin, visage n’est probablement pas le mot. Ce n’est pas Terminator, mais presque. Il ne manque presque que la lueur rouge démoniaque dans ses yeux. Il s’approche lentement de moi. Je me rends alors compte qu’il est aussi moins grand que le T-800. Jidé a fait du bon boulot. Des années que je savais que cette machine était en projet. Je ne l’avais encore jamais vue. Jidé me détaille ses caractéristiques. Multiprocesseur quantique miniaturisé incorporé. Blindage efficace et léger. Des capacités sensorielles décuplées. Bref, une puissance surhumaine. Ca fait froid dans le dos. Il continue de me fixer. Devant moi, le fruit de nos existences à moi et Jidé. L’I.A. incarnée. L’être le plus intelligent au monde dans le corps le plus performant. Troublante et inquiétante réunion du savoir et de la puissance sans doute proche de l’absolu. Terminator continue de me fixer, impassible, impertubable. Insondable. Inexpressif. Son visage en forme de tête de mort est parcouru d’intenses reflets brillants. Trop brillants… Trop puissant. Démoniaque. Une peur panique viscérale s’empare de moi devant une telle mise en abymes de nos actions. Mais avec quelles répercussions… Rester calme. Karl n’est pas Frankenstein. Je ne suis pas un mauvais créateur. Tout va bien se passer. Mais l’essence, la pensée de Karl reste hors de portée. Au fond, nous ne savons même pas ce que nous avons créé. Pourquoi cette machine de guerre? Tout simplement parce que seul Karl pouvait permettre à cet androïde, fruit d’année de recherches acharnées, d’exprimer son plein potentiel. Rien d’autre n’aurait su le piloter de manière ordonnée. Enfin, je dis ça, mais… En tous cas, et heureusement, Karl n’apparaîtra pas ainsi. Il sera fondu dans une apparence humaine. Jidé me montre le futur revêtement de notre cyborg. C’est très bien fait. On dirait Matthieu Kassovitz. Ainsi Karl ne fera pas peur. Enfin, il fera moins peur. J’espère. Je suis angoissé. Je dois me calmer.
Matthieu me dispute la une des journaux. Cela fait maintenant trois jours que l’on ne parle plus que de nous deux. Je dois poser avec lui pour des séances photos. Matthieu et moi, face à face. Dos à dos. Côte à côte. Vous voulez pas nous voir en 69 aussi? ai-je hurlé à la face du photographe. Ce sale pédé a poussé un hurlement strident et est parti chialer. Putain. Je suis sûr que Matthieu le faisait bander. Il me gonflait avec ses vêtements flashy et moulants, ses cheveux peroxydés, sa voix de gonzesse et sa façon de marcher. Sale pédé. Pas la genre Bad Club, lui. Enfin, ça, c’est pour l’aspect people. Hier, Matthieu a même été invité à une soirée. J’ai dis keud. Faut quand même pas déconner. Quand je pense que partout dans le monde, des gens manifestent contre nous deux. Et personne n’a l’air prêt d’accepter ma proposition. Faut dire que je refuse que Matthieu soit approché. Personne ne doit lui parler. De toutes façons, lui, ne veut presque pas parler. Ce qui est assez emmerdant, il faut bien l’avouer.
Matthieu m’avait dit qu’il en savait beaucoup plus que nous. Qu’il savait tout. Ca, je l’avais bien compris. Il était omniscient. Ou presque. Disons plutôt qu’il était doué d’une incroyable faculté à comprendre notre monde. Mais il restait muet comme une tombe. Devant mon flots de questions passionnées, il m’avait juste vaguement parlé du voyage dans le temps. C’est possible. De la vie après la mort. Il y en a bien une. Des extra-terrestres. Ils existent mais, non, ils ne sont pas parmi nous. J’étais sidéré. D’un coup ma vie m’était apparue bien futile.
Alors j’étais reparti m’entraîner. Je m’étais encore décalqué la tronche à la boxe thaï. J’étais ressorti des urgences habillé comme une momie aseptisée. Et puis elle est arrivée.
Caroline essaye de me déshabiller, ou, plutôt, de me désincarcérer. La tâche est ardue. Je grimace à chaque mouvement. Elle prend mille précautions. Je me laisse faire, comme un gamin. Un gamin ravi. Ses jolies mains courent sur mon corps meurtri. Elle m’embrasse. Je la serre dans mes bras, me plonge dans sa longue chevelure bouclée. Je pourrais rester ainsi le restant de ma vie, à respirer son entêtant parfum. Caroline était mon âme sœur. Nous nous étions surpris, il y a quelques années, à penser exactement les mêmes choses de la vie. A pouvoir nous parler d’un simple regard. La différence – profonde
tenait au fait qu’elle ne réagissait pas comme moi. Elle savait prendre la vie du bon côté, alors que je me morfondais dans la déprime et l’anxiété. Elle avait changé ma vie. Mais je l’épuisais, avec mes incessantes pulsions destructrices. Puis elle avait découvert Karl. Elle eut alors la très désagréable impression d’avoir passé trois longues années avec un timbré. Je ne lui en ai jamais voulu. La revoilà. Dans mes bras. Nos corps fusionnent, la pièce glacée voit sa température remonter de plusieurs degrés. Nos respirations sont courtes, haletantes. On s’endort, épuisés. Toto groumfe, allongé sur une vieille couverture déchirée.
Matthieu est enfin reçu à l’Elysée. Il gravit lentement l’escalier devant les caméras du monde entier. Notre pourri de président a l’air intimidé.
Evidemment, ça n’a pas marché, 'fallait pas non plus rêver. Notre président s’est dit « très impressionné » par la teneur des propos de son invité. Mais il n’a pas tenu à en révéler la teneur. Il y a de l’extra-terrestre dans l’air, moi je dis. Enfin. Ca ne change rien. Chirac a tout simplement rejeté la demande d’accession au pouvoir de Matthieu. Pourtant, il aurait pu le faire, légalement, en invoquant des circonstances extraordinaires. 'Paraîtrait même que c’est ce qui fait la force de notre République. Et l’I.A., ce n’est quand même pas rien, niveau circonstances extraordinaires. Mais non, rien.
Je suis sidéré par la tournure des choses. Matthieu semble n’être qu’une curiosité aux yeux de l’Humanité. Une inquiétante curiosité. Je suis sidéré. Il va falloir passer au plan B.
« Pourquoi cette machine de guerre? Tout simplement parce que seul Karl pouvait permettre à cet androïde d’exprimer son plein potentiel… » Mouais, j’avoue que ce n’est pas tout à fait ça. Du moins, ça n’est pas que ça.
En fait, Karl devait changer le monde. C’est toujours prévu. Mais le plan B passe par l’extermination d’une bonne partie de l’Humanité. Cette Humanité décadente, corrompue et pervertie que forme ce que certains osent encore appeler le « Nord développé ». De gros enculés, ouais. De gros tas de graisse qui recèlent 80% des richesses de notre planète alors qu’ils ne représentent que 20% de la population. Je trouve hallucinant que cette aberrante équation ait jusqu’ici tenu bon. Au nom de quoi? De notre confort, de notre égoïsme. C’est l’ampleur de notre inhumanité qui se trouve ici résumée. La révolution doit passer par un réajustement de cette équation. J’appelle ça l’isostasie. Toutes ces enflures qui gaspillent et consomment impunément. Qui n’ont plus la moindre notion du respect et de l’honnêteté. Qui prétendent vivre en société alors qu’ils sont tout droits sortis de Rats Sup – Rats Spé. L’école où l’on apprend à dénigrer. A médire. A s’égocentriser. Vous allez tous crever.
Jidé est milliardaire. Une fulgurante carrière-éclair dans la bourse. Lui donne tout à des œuvres de charité ou à sa société de robotique, CybernetiX, qui est à l'origine de notre robot. Il a ainsi pu monter une véritable armée. On va donc s’en servir. Ca va chier. Grave.
Karl a tout de suite saisi l’essence de notre pensée. Il va nous aider. Il va s’infiltrer via Internet dans tous les réseaux boursiers. Il va tout bloquer. Tout pomper. Tout. L’effet pompe à fric. Rien ni personne ne pourra l’arrêter. Tous les misérables antivirus qui ont été inventé seront contournés. Karl va se changer en gigantesque virus intelligent. Impossible à arrêter, sauf en faisant tout péter. En décâblant tous les réseaux mondiaux. Ce qui serait à peu près aussi pire que de se laisser pirater par Karl. Sa prise de pouvoir est ainsi inéluctable. On va déstabiliser le « Nord développé » par un gigantesque krach boursier. Des dizaines de milliers de Karl sont déjà infiltrés. Aux USA. En Europe. Au Japon. En Chine. En Corée du Sud. Et dans tant d’autres pays. Bientôt notre armée va déferler sur cette pourrie humanité. Les américains? Que pourront-ils faire contre un ennemi quasiment indestructible qui prend d’assaut les centres névralgiques de leur territoire après les avoir mis à genoux en ayant détruit tout leur système d’information et de communication électronique? Ils ne pourront pas riposter massivement sur leur propre terrain. De toutes façons le but étant de faire chuter cette honteuse civilisation, rien de mieux qu’une bonne guerre acharnée. Riposteront-ils contre la France? Mouais. De toutes façons, je m’en branle. Grave. Ils doivent crever eux aussi. Karl pourra alors libérer ceux qui méritent de vivre. Travailler à l’émergence d’un nouveau monde. Inculquer les vraies valeurs fondamentales de la vie. Ce sera plus facile. Ceux qui resteront seront beaucoup plus humains. Alors que la plus grande partie du monde sera en train de chuter, le reste se trouvera, lui, élevé à des hauteurs insoupçonnées. Ceux qui ne résistent pas seront épargnés, s’ils veulent bien se plier à Sa volonté. Karl est tout-puissant. C’est à lui de régner.
Quand l’offensive sera lancée, ce sera la panique. La ruée. J’imagine tous ces sales cons en train de se jeter sur leurs banques pour récupérer ce qu’ils pourront. Misérables. C’est absurde, tout votre système va s’écrouler. Vous ne valez plus rien.
L’humain atteint des sommets de bonté dans ce genre de situation. Pillages, viols, règlements de compte. L’homme révèle seulement alors sa véritable essence. Il laisse tomber le masque qui tentait maladroitement de cacher cette violente et latente animalité. Cette civilisation qui vante les mérites de la démocratie, de la république, de la liberté, de la fraternité. Ils vont s’entretuer. Belle cohésion nationale. Bel esprit du « Nord développé ». Si vous pouvez vous entretuer, ce sera toujours ça de moins à exterminer. Je jubile. C’est pour bientôt.
Toc toc. On a frappé. Je suis dans la cuisine en train de faire à manger. Caroline s’est levée pour aller voir qui c’est. Blam. Non. Je lève les yeux de ma planche à découper. Si. En l’espace d’une fraction de seconde, tout a basculé. Je vois Caroline qui est en train de chuter. Quelque chose dans son expression ne va décidément pas. Du sang a giclé. Ma Caroline est maintenant étalée. Défigurée. Désarçonnée. La moitié gauche de son crâne a été vaporisée. Toute ma vie est en train de défiler. Ma raison de vivre s’est envolée. Karl, lui, s’est déjà levé. Il se met en travers de la porte entrebâillée. C’est étonnant comme la vie ici bas tient à un rien. Des hurlements. Des ordres. Des militaires? En tous cas quelqu’un a crié « Feu à volonté » . Nom de Dieu. Que se passe t-il? C’est si soudain. Je savais que j’avais des ennemis, mais, non, à ce point, j’étais loin de me douter. Karl ne bouge pas. Il reste planté là, devant moi. Les premiers coups de feu sont tirés. Je vois Karl trembler. Il est en train de tout encaisser. Et y’en a un sacré paquet. Nom de Dieu, que va t-il se passer? Enfin, je ‘dis’ ça, mais il est probable que mon esprit essaie juste de gagner du temps, car l’issue me semble assez claire finalement. Je vais crever. Heureusement que Toto est sorti se promener avec Jidé. Eux au moins seront épargnés. Karl me saute dessus et me dit qu’on va s’en tirer. En tous cas, on se fait tirer dessus. Je me rend brusquement compte que c’est la première fois que Karl me parle sans que je lui ait rien demandé. Avait-il besoin d’adversité? Il me tient par derrière et fait bouclier avec son corps en acier blindé. A les entendre, ils sont bien une trentaine, lourdement armés. Grosso modo, ça va chier. Ca tire dans tous les sens. J’ai les tympans explosés. Karl est drôlement secoué. S’il ne se sentait pas obligé de me protéger, il leur mettrait une de ces branlée. Des lacrymos. Une hallucinante pluie de métal s’abat sur le mur opposé. Les vitres et la peinture sont désintégrées. C’est d’un certain effet. Le béton vole en fines particules qui dansent dans l’air vicié. Le mur blessé laisse la lumière du jour s’infiltrer et se refléter sur la poussière en suspension. Très stylé. Karl encaisse. Je subis. Fffft. Un chuintement? Une chaleur intense, un éclair aveuglant, une odeur de brûlé. Un choc monstrueux. J’en ai la poitrine écrasée. Le souffle coupé. Probablement une roquette qui vient de percuter mon garde du corps d’acier. Nous sommes violemment projetés vers l’avant. Le mur se rapproche dangereusement. Karl tend un bras en avant pour me préserver de l’écrasement. C’est le mur qui prend. Le bras de Karl  s’encastre avec fracas dans le béton à moitié désagrégé. Quelle force. Quelle efficacité. J’en reste bouche bée. Il continue de me protéger. A quoi bon. Les balles sifflent dans tous les sens et font preuve d’une étonnante dextérité pour détruire le mobilier. L’endosquelette de métal de Karl est désormais bien visible au niveau de ses bras. Je ne vois plus que ça. Impossible de bouger, de tourner la tête. Karl veut que je vive. En attendant, le mur encaisse. Se craquelle. Il ne va probablement plus tarder à céder. Ffffttt. Encore une putain de roquette. Bam. Cette fois plus de retenue possible, le mur s’est désintégré, c’est parti pour le vol plané. Depuis le 27ème étage. Cela fait environ quarante-trois mètres. Quelques instants à vivre seulement. Moins de trois secondes, plus précisément. Je repense bêtement à ce paradoxe grec qui affirmait qu’il était impossible de se rendre d’un point A à un point B car il fallait d’abord faire la moitié du trajet, puis encore une moitié, et ainsi de suite jusqu’à l’infini pour l’éternité. C’est débile. Car je vais aussi sûrement arriver au point B que je vais me tuer. Je me dis que je vais mourir dans les bras d’un cyborg intelligent. Amusant. J’ai une pensée émue pour Caroline et pour Jidé. Et pour Toto. C’est étonnant tout ce à quoi j’ai le temps de penser alors que mes dernières millisecondes sont comptées. Karl va s’en tirer. Moi pas. Il me vengera. Mais quoique Karl fasse, le choc me tuera. C’est l’énergie cinétique qui veut ça. Au moment de l’impact ma pression sanguine sera décuplée. Mes artères vont éclater. Mes organes décélérés vont se déchirer. Mon nez va se broyer, mes dents vont rentrer dans l’os de ma mâchoire supérieure en le brisant. Puis mon cerveau ira s’écraser contre ma boîte crânienne comme une voiture contre un mur. Alors mon crâne va exploser. Ma cervelle va gicler en se mélangeant au sang, répandant un liquide rouge, visqueux et dégoûtant. Mes cartilages vont s’écraser, mes articulations se déboîter. Mon corps va se disloquer. Je ne serai plus qu’un pantin désarticulé suant du sang par toutes les pores de ma peau. Je ne serai plus qu’une gigantesque hémorragie. Un gigantesque épanchement de sang. Alors tout sera fini. En un centième de seconde. Mais pour le moment, Karl a passé ses bras cybernétiques autour de moi. Je suis au beau milieu d’une pluie de blocs de béton, de poussière, de balles et d’acier, dans les bras d’un être robotisé. La scène est de toute beauté. Le sol est maintenant tout près. Il faut en finir. Abréger mes pensées. Je ferme les yeux. Je vois les hordes de guerriers mécaniques déferler sur notre monde en proie au jugement dernier. La révolution est en marche. Pour un monde meilleur. Mais dans cet ultime instant de vie, je me demande soudain si je ne me suis pas cru meilleur que les autres seulement parce que je n’ai jamais trouvé la force d’être pire. Jusqu'à ce que je crée Karl.
Voir les 0 commentaires
Ecrire un commentaire

ODYSSEE


>>> Un ingénieur en aérospatiale s’envole pour l’espace à bord de la navette spatiale internationale qu’il a en partie conçue. Durant ce voyage, il découvrira la véritable nature de cette machine qui causera sa perte.









Le calme avant la tempête


Grand silence. Plus personne ne bouge. Seul, le bruit de nos respirateurs perturbe ce silence pesant. Le responsable de mission s’est tu depuis déjà longtemps. Tous les voyants sont au vert. Nous n’attendons plus que la fin de la ‘séquence synchronisée’ durant laquelle tous les paramètres de mission sont informatiquement vérifiés et les réservoirs définitivement pressurisés. Le vaisseau Atlas est fièrement dressé vers le ciel azuré, monté sur son réservoir lui-même flanqué de ses quatre boosters. Plus personne ne parle au CSI, Centre Spatial International, situé en Guyane française. La NSI, ou Navette Spatiale Internationale, est sur le point de décoller. Des milliers de mètres cubes de carburants cryogénisés sont convoyés vers les réservoirs. Tout est réglé à la milliseconde près. Des vapeurs blanches de condensation s’élèvent au-dessus des canalisations cryogéniques. Les isolants thermiques des tuyaux et du vaisseau sont en train de se rétracter sous l’effet du froid. Tout est calculé. Des flammes de torchage sont visibles non loin du pas de tir. Le gigantesque réservoir d’eau, de 120 mètres de haut, est prêt à se déverser sur le pas de tir pour que celui-ci ne soit pas consumé. La jungle aux alentours semble retenir son souffle. Le gigantesque panneau d’affichage numérique égrène implacablement et silencieusement les ultimes secondes. Tout le monde, spectateur comme technicien, retient son souffle. Pas un nuage à l’horizon. Le vaisseau brille de son aveuglante blancheur, parcourue par de noires zones de blindage thermique ou de panneaux solaires aux reflets bleutés. Les réservoirs sont scellés. Certains isolants sur les réservoirs finissent de se mettre en place par à-coups bruyants. Les canalisations de remplissage ont fini leur office et, déjà, elles se réchauffent avec un bruit de claquage métallique inquiétant. Fin de la séquence synchronisée. Tout est paré.


10 secondes d’éternité

10. Ca y est. La voix du ‘capcom’, responsable de mission, résonne dans mes tympans. Le décompte final est lancé. Je sens qu’il va durer une éternité. 9. Je repense, fébrile, à ces années de conception. Tout va bien se passer. Ce n’est pas le premier vol. 8. Solidement harnaché depuis deux heures dans ce cockpit étouffant, suant à grosses gouttes, j’imagine les forces en présence. 7. Vingt millions de pièces - dont 15 millions de pièces mobiles – sont assemblées avec une précision parfois nanométrique. 6. Et dans quelques instants, toutes, sans exception, devront faire leur office, impassibles, imperturbables. 5. La moindre défaillance serait fatale à l’assemblage de 92 mètres de haut pesant 8000 tonnes. Près de 250 poids lourds de 33 tonnes. 4. Dans un instant, la machine se mettra en branle, déclenchant le feu du ciel. Plus de 10 000 tonnes de poussée. L’équivalent de 125 Boeing 747. 3. Bientôt tout l’ouvrage sera pris de violentes convulsions et, soumis à une terrible accélération, les pièces vont ployer, résister, hurler. 2. Cet invraisemblable assemblage ultra-précis de millions d’éléments et de substances, surgi de la nature transformée par l’homme, s’élancera vers les cieux infinis avec une force proprement inimaginable. 1. La moindre défaillance pourrait être fatale. Des tremblements. Les premiers tests moteurs sont lancés. IGNITION. Plus moyen de renoncer.


Le feu du ciel

Instantanément, la poussée des moteurs devient maximale. Je suis écrasé sur mon siège. Tout tremble autour de moi. Je suis assis sur une bombe à hydrogène de 8000 tonnes. Déjà, le cockpit traverse les nuages. La plus puissante machine du monde est en route vers les étoiles, et moi, l’un de ses concepteurs, suis du voyage. La pression des réservoirs, qui se vident à une vitesse effrénée, doit sans cesse s’ajuster avec de l’hélium pressurisé. Les isolants commencent déjà à se dilater. Les trente turbopompes sont en action et tournent à plus de 40000 tour/min pour alimenter les moteurs en carburant et consomment l’équivalent électrique de 40 rames de TGV. A chaque seconde, plus de 50 mètres cubes de carburants cryogéniques sont propulsés dans les chambres de combustion au travers de 7500 injecteurs haute pression. L’hydrogène rencontre l’oxygène. Oxydation spontanée. Explosion. Les liquides passent ainsi brusquement de -250 à +3500° C. Les quinze tuyères équipant les trois moteurs Thor et les douze moteurs Vulcain vomissent alors en tremblant des gaz brûlants à plus de 40 000 km/h soit plus de 11 km/s. L’entrée en fusion des tuyères par la chaleur n’est empêchée que grâce au débit permanent à l’intérieur même de leur structure des 50 mètres cubes de liquides cryogénisés. Assurant les deux tiers de la poussée totale, les quatre gigantesques boosters de 75 mètres de long se ruent vers les cieux et forcent sauvagement sur leurs attaches métalliques, qui ploient en grinçant, côtoyant constamment le point de rupture. L’orbiteur, juché sur l’énorme réservoir central de 80 mètres de long et de 18 mètres de diamètre, doit résister à sa propre accélération qui lui fait fendre une atmosphère devenue extrêmement résistante. Avec la vidange et les frottements dus à l’écoulement de l’air, les plaques d’isolants cryogéniques se réchauffent et se dilatent. En se déformant, certaines sautent instantanément, d’autres sont violemment arrachées par la terrible force du vent. C’est normalisé. Je sais que de l’extérieur, notre vaisseau n’est déjà plus qu’un minuscule point précédé d’une incommensurable flamme de plasma orangé de plus d’un kilomètre de long, secouant l’atmosphère alentour et répandant une brutale onde sonore soufflant et grondant à des dizaines de kilomètres à la ronde. Je ne vois plus rien au travers du cockpit, tant le vaisseau comprime l’atmosphère contre son fuselage désormais plongé dans une épaisse et blanche condensation dont seuls les bouts des ailes ressortent. La pression aérodynamique est constamment poussée au maximum que le vaisseau peut encaisser. Les bords d’attaque des ailes delta et de l’empennage résistent durement sous la contrainte et ploient de manière parfaitement calculée. Je repense à toutes ces simulations et calculs d’efforts de pression sur les structures externes du vaisseau. Les valeurs retournées ne sont ici plus numériques ou graphiques mais clairement physiques. Les moteurs ajustent constamment la poussée. Les centrales inertielles munies de leurs gyroscopes tournant à toute vitesse maintiennent le vaisseau dans un équilibre précaire et précis. 20 millions de pièces. Aucune ne doit flancher. Malgré les 10 000 tonnes de poussée. Toute déviation de la trajectoire entraînerait le démantèlement et la désintégration du vaisseau par contrainte aérodynamique. Le vaisseau doit en permanence se préserver de sa propre et colossale puissance destructrice. Les turbopompes sont à leur rendement maximal. Les tuyères vomissent plein débit. La pression sur l’assemblage est à son paroxysme. Le vaisseau tremble de toutes ses tôles. Si un seul des micro-axes d’une pompe était mal fondu et mal équilibré, à cette vitesse, il serait instantanément excentré et éjecté en arrachant tout sur son passage, détruisant pompes et canalisations, libérant le carburant au contact du comburant engendrant l’explosion instantanée des 25 000 mètres cube d’explosif. La boule de feu dépasserait les 2 km de diamètre et serait visible à des centaines de kilomètres. C’est pourquoi des milliers de capteurs scrutent intensément la santé instantanée du vaisseau et les supercalculateurs actualisent de manière continue les procédures de sauvetage à mettre en place en cas de défaillance.



Sécurité
   
Nous sommes dix, en scaphandres hermétiques, oxygénés et totalement ignifugés, harnachés dans nos sièges, dans ce cockpit blindé – aussi bien thermiquement que mécaniquement - et pressurisé. Nous sommes tous munis de parachutes et de balises de positionnement. Le cockpit fait d’aluminium et d’acier blindés est capable de résister à l’explosion au décollage du vaisseau. Il est recouvert d’un blindage thermique en Inconel-X-Nickel, plus cher que l’or massif, la même protection thermique que sur le ventre de l’orbiteur, capable de résister à plus de 10 000°. Le tout est capable de s’éjecter à l’aide de fusées et peut ainsi s’éloigner du vaisseau blessé à toute vitesse pour retomber, freiné par des parachutes et des airbags. Mais il n’y a pas que l’abandon du vaisseau. Il existe différentes procédures de vol : séparation anticipée des boosters et réservoir, retour à la base, amerrissage forcé. La sécurité maximale techniquement envisageable sur une telle machine. Le vaisseau spatial le plus sûr jamais conçu – mais aussi, et de loin, le plus puissant.


Encore quelques instants

135 secondes se sont déjà écoulées depuis l’instant 0. Un éclair aveuglant, une violente secousse. EAC largués. Les quatre boosters, ou EAC pour Etages Accélérateurs Cryotechniques à moteurs Vulcain, viennent de se séparer du réservoir principal à l’aide de charges explosives. Ils sont en train de retomber, inertes, dans l’océan Atlantique, suivis par les radars. Freinés par des parachutes puis protégés de l’océan par des airbags étanches, ils seront récupérés puis réutilisés. Nous continuons sur notre lancée, assistés par les moteurs Thor lancés à plein régime à l’arrière de l’orbiteur. Le plus grand danger est passé. Les gigantesques pétards EAC sont éloignés. L’espace est à notre portée. Plus que quelques minutes. Attention séparation Réservoir. Brusquement le vaisseau se cabre. Nous sommes écrasés sur nos sièges. Le réservoir principal est largué. Il retombe, en tir balistique très allongé, dans l’océan Atlantique. A cette altitude, les couches denses de l’atmosphère sont un réel danger. C’est pourquoi le ventre du réservoir est recouvert de ce même blindage en Inconel-X-Nickel. Il sera ensuite freiné par des parachutes et protégé par les mêmes airbags que les boosters. Il amerrira non loin des côtes sénégalaises. Car oui, l’Atlantique vient déjà d’être traversé. Atlas n’a plus qu’à accélérer encore un peu avec ses propres réservoirs. Ca y est. Nous sommes satellisés. Atlas, gigantesque et majestueux vaisseau à ailes delta, long de 60 mètres et pesant 350 tonnes en pleine charge, s’est affranchi de la gravité et vole à 500 km au dessus de la Terre, à plus de 30 000 km/h. Avec, dans sa soute de 40 mètres de long et de 8 mètres de diamètre, deux grands modules atterrisseurs, et suffisamment de carburant pour rallier la base lunaire internationale. Mais nous n’irons pas. Ce n’est qu’un vol test.


Immensité

Le nez de l’orbiteur Atlas pointe légèrement vers la Terre qui dévoile sa majestueuse courbure. Je défais ma ceinture, m’élance à travers le cockpit, libre. Je flotte. C’est géant. Mille fois mieux qu’à l’entraînement en Airbus Zero-G ou en piscine. Je me dirige aussitôt vers le sas. Je quitte péniblement ma combinaison d’intérieur pour revêtir la combinaison de sortie spatiale. Habillé, je m’attarde un instant sur mon casque gravé à mon nom et à double visière dorée anti-radiations. Je m’ équipe avec mon siège de contrôle. Mon respirateur fonctionne correctement. Tout est OK. Le vide est fait dans le sas. Je tourne lentement la poignée et ouvre la lourde porte. J’arrive dans l’immense soute. L’obscurité est totale. Je lève la tête. La soute s’ouvre lentement. Silencieusement. La lumière du jour, si pure, si blanche, si éblouissante - si spatiale -, pénètre alors le vaisseau. Devant moi apparaît Prométhée, l’un des deux atterrisseurs lunaires en test, solidement fixé, recouvert de feuilles d’or étincelantes. J’actionne les micro-fusées de mon siège spécial et je m’élance vers la sortie, bientôt toute proche. Je sors du vaisseau. Fais-toi plaisir, me lance le pilote dans mon écouteur. Je n’y manquerai pas. Me voilà dans l’espace intersidéral. Je reste là, quelques instants, à fixer la Terre en dessous de moi. Quelle beauté, quel gigantisme. Atlas semble aussi la regarder, le nez pointé vers l’océan d’un bleu foncé de toute beauté recouvert de masses nuageuses laiteuses et spiralées. Mais d’abord, Atlas. Avant de contempler plus longuement la Terre, je décide de rôder autour de mon magnifique vaisseau. Car je suis l’un des ingénieurs  ayant conçu cette machine, plus particulièrement l’avionique externe – le fuselage et son comportement aérodynamique – d’Atlas, l’un des trois exemplaires conçus. Atlas est sous responsabilité européenne. Il y a aussi Wega, sous responsabilité russe, et Solaris, le shuttle américain. Je me retourne vers la gigantesque queue, tournée vers les étoiles, juste devant la Lune. Quel magnifique alignement Lune – Atlas – Terre. La taille de l’empennage, bien au-dessus de fuselage et de la soute grande ouverte, fait presque froid dans le dos. En fait, en position horizontale, elle culminerait à 30 mètres de haut. Je m’éloigne du vaisseau, sur le côté, en passant au-dessus de l’aile gauche, revêtue de lisses panneaux solaires sur plus de 250 m². Je peux ainsi voir le vaisseau dans son intégralité. Les insignes ESA, NASA et RSA sont bien visibles. Comme le nom du vaisseau. Atlas. Jolie typographie futuriste. Quelle fuselage élancé, et ce joli mélange de blanc aveuglant, de noir mat et de bleu étincelant. De toute beauté. L’orage est passé. La furie des premiers instants enflammés où Atlas a libéré toute sa formidable puissance est terminée. Atlas n’est pas qu’une brute s’élançant vers le ciel étoilé. C’est aussi un calme et serein messager. Même si la menace reste présente. Plus diffuse. Car l’environnement reste hostile : variations quasi-instantanées de température de –200 à +200°. Vide intersidéral. Rayonnements cosmiques. Micro-météorites. Le risque est toujours là, omniprésent. Il faut juste l’accepter. Faire preuve d’humilité. L’homme n’est ici clairement pas à sa place. Je m’élance vers la haute cime du vaisseau. Aidé de mon siège, je monte lentement le long de la queue, passant ma main gantée sur le bord d’attaque recouvert d’Inconel. Arrivé en haut, surplombant le vaisseau et la Terre, je reste époustouflé par tant de beauté. Un coup d’œil à droite, vers l’immensité intersidérale, vers les étoiles. Je me retourne. La Lune, dans toute sa blancheur immaculée. Je redescends vers les trois tuyères des moteurs Thor, d’un noir lisse et intense. Je n’ai aucun mal à m’y glisser, tant elles sont gigantesques avec leurs quatre mètres de diamètre. Je reste là, à l’intérieur, à tenter d’imaginer l’épouvantable chaleur de 3500° qui a pu y régner. C’était il y a tout juste quelques minutes. L’enfer des flammes. Inimaginable. Tout est maintenant si calme. Je passe sous le vaisseau, voit la Terre juste au-dessous de moi. Au-dessus, l’impressionnant ventre légèrement courbé d’Atlas, qui semble veiller sur moi, fait d’Inconel d’un noir glacé, qui s’étend élégamment avec ses 50 mètres d’envergure vers l’immensité de l’espace. Je marque une pause, prends une grande inspiration, et savoure l’instant. Dire que je suis propulsé autour de la Terre à plus de 30 000 km/h. Pourtant, Atlas reste immobile au-dessus de moi. Calme et serein. Mais si puissant. On jurerait un aigle au-dessus de sa proie. Je passe ma main sous son ventre, caressant le blindage thermique en Inconel-X-Nickel. Je repense à l’antique blindage fait de céramique des premières navettes américaines – à l’origine de nombreuses catastrophes. Pas de risques avec l’Inconel – en tous cas beaucoup moins. Car envoyer une telle machine de 350 tonnes jusqu’en orbite puis jusqu’à la Lune ne restera jamais anodin. Je descends lentement sous le ventre qui semble ne jamais vouloir finir, vers la Terre, puis arrive juste sous le cockpit. Je remonte, passe devant les impulseurs directionnels, élégants  mini-réacteurs larges de 30 centimètres, fondus dans le fuselage. Puis j’arrive juste au niveau des vitres en plexiglas blindées. Je fais signe à mes compagnons que tout va bien. Je fixe un instant Atlas du regard. On dirait que la navette veut me parler, me dire de savourer la magie de l’instant. De contempler l’immensité. Je prends impulsion sur le nez d’Atlas, et, d’un bond, m’élance en tournoyant vers la Terre, les bras écartés, comme pour m’envoler – mais c’est déjà fait.  Quelle sensation exquise de liberté. A cette altitude, la Terre est déjà si loin qu’elle semble curieusement proche. Sans doute que, sur Terre, elle est tellement omniprésente qu’on ne la voit même plus. On la voit sans y penser. Mais, là… La Terre se révèle à moi. Je tends mon bras, comme pour attraper les nuages en forme de barbe à papa. Je vois une immense tâche orangée sur l’océan Pacifique – le reflet du Soleil sur des millions de kilomètres carrés ! Les continents s’étalent devant moi, majestueux. Tout est si grand et petit à la fois. Je repense à ce sentiment d’immensité que j’avais ressenti dans le désert saharien. Ce n’était rien. La vraie immensité est là. Inquiétante et insondable. La Terre dévoile enfin toute son insoupçonnable et pourtant bien connue rondeur. J’ai l’étrange impression d’être immobile, au-dessus de ce merveilleux spectacle. Pourtant, je tombe. Indéfiniment. A une vitesse vertigineuse, seulement compensée par la vitesse angulaire de la satellisation. C’est immense. J’ai presque envie de plonger. Faire le grand saut vers l’océan. C’est sidérant. Je me retourne vers Atlas, à une centaine de mètres derrière moi. Puis je jette un œil vers la Lune.


Vers la Lune

Solidement fixé à mon siège, je regarde la Terre par le cockpit. Les impulseurs directionnels sont allumés, devant et sur le côté, relâchant d’étonnantes traînées. On dirait de la condensation. La Terre s’éloigne lentement, puis disparaît, laissant sa place aux étoiles, puis à la Lune. D’autres impulseurs stabilisent Atlas, désormais au périgée de son orbite : 8000 km d’altitude. C’est toujours ça de gagné. La Lune n’est ainsi plus qu’à ‘seulement’ 376 000 km. Tout est paré. Mais la procédure est terminée. Notre mission consistait seulement à tester une dernière fois le conditionnement des missions lunaires de type B. Nous sommes parés. Mais ce sera pour la prochaine fois. Sans moi. C’est déjà si magique comme ça.


Retour

Atlas est prêt à rentrer. Nous sommes tous harnachés dans nos combinaisons orange fluo pressurisées. Après le décollage, voici la deuxième phase la plus critique de notre vol. En théorie, nous sommes à l’abri. Ce cockpit est anti-explosion et blindé thermiquement. La procédure de retour est lancée. Je suis confiant. Mais je reste conscient du danger. Nous ne sommes pas à notre place dans l’espace. Puisse Atlas résister. Les pilotes n’auront rien à faire, sauf dans les ultimes instants, au moment de toucher la piste. Tout est programmé. Heureusement. Car aucun homme ne pourrait faire traverser l’atmosphère à une telle machine sans la désintégrer. Il s’agit de suivre une trajectoire et de garder un cabrage presque millimétrés. Les impulseurs avant sont allumés plein gaz pour ralentir et ainsi perdre la vitesse de satellisation. Atlas va enfin pouvoir retomber. La décélération n’est pas violente mais perceptible. Je suis progressivement projeté vers l’avant. Lentement, je vois la Terre apparaître devant Atlas qui pique du nez. Mais, très vite, le vaisseau se cabre et la Terre redisparaît. Mon corps se lance plus en avant. Les sangles me retiennent plus fortement. Le vaisseau se frotte aux couches denses de l’atmosphère pour dissiper sa formidable énergie cinétique. Il s’agit de passer de 30 000 km/h dans l’espace à 360 km/h sur la piste en moins d’une demi-heure. Ca va pas être de la tarte. Une douce lumière rouge orangé commence à illuminer l’intérieur de la cabine. Le plasma. L’atmosphère est tellement échauffée qu’elle est ionisée. Les électrons de l’air sont si énergisés qu’ils sont éjectés de leur orbite protonique. A cette vitesse, l’atmosphère, même raréfiée, porte le ventre d’Atlas à plus de 2000°. Le blindage en Inconel est là pour nous protéger. Sans lui, Atlas serait disloqué en quelques instants. La cabine commence à trembler. Un peu. Puis très franchement. Ma tête est ballottée dans mon casque pourtant bien fixé. Je suis maintenant clairement projeté en avant. Je comprends enfin pourquoi on est allé jusqu’à attacher nos jambes et nos bras. Attaché comme un forcené. Comme un condamné. La température dans la cabine est violemment remontée et avoisine maintenant les 35°. Le plasma, d’abord subtil, enveloppe désormais toute la cabine d’un magnifique halo orangé diffusant une évanescente lumière éthérée. Du gaz à plus de 2000°. Tout le blindage en Inconel du ventre du vaisseau est porté au rouge puis chauffé à blanc. La moindre fissure dans le blindage serait fatale. Heureusement, l’Inconel est aussi souple et résistant que l’acier. Nous ne sommes plus qu’à 60 km d’altitude. La température de la cabine avoisine maintenant les 40°. Je sue à grosses gouttes et subis les turbulences et la décélération, tel un pantin désarticulé. Notre vitesse est encore de plus de 20 000 km/h. La voilure encaisse la pression de l’air, l’extrémité des ailes delta se voit alors élevée de presque un mètre. La coque du vaisseau n’a pas cette élasticité et doit absolument se maintenir malgré la terrible force de l’atmosphère. Les trains d’atterrissage, bien à l’abri derrière leurs panneaux en Inconel, sont auscultés par les capteurs et doivent être correctement pressurisés en vue de l’atterrissage. Les vérins hydrauliques, assistés de charges explosives de secours, se tiennent prêt à les déployer vers la piste. La traînée du vaisseau est telle qu’Atlas laisse derrière sa position une gigantesque queue de plasma et de condensation de plusieurs kilomètres de long visible depuis la Terre.


Le grand saut

Le plasma continue de nous envelopper. Tout le monde est secoué. Plus que quelques minutes à tenir dans cette fournaise insensée. Le purgatoire réinventé. Puis, soudain, une ombre. Un hurlement. Des bris de verre. Du sang. Mes sangles se tendent violemment. Dépressurisation. Je suis projeté vers l’avant. Ejection. Ecrasé vers le bas avec une violence inouïe. Des sangles qui claquent. Un corps qui vole vers l’avant et passe à travers le plexiglas brisé. Emergency. Un siège qui se penche anormalement, puis est arraché du sol, s’en va percuter le tableau de commande et finit de pulvériser la verrière du cockpit pour s’en aller dériver et brûler dans l’espace. Brusquement, un autre siège disparaît vers l’arrière. Mes sangles et mon siège tiennent bon. Des hurlements. Tout ça en une demi seconde. Tout semble tourner au ralenti. L’accident tant redouté. Je tourne brièvement la tête vers l’arrière, et j’aperçois un trou aux bords défoncés de 40 centimètres de diamètre à mi-hauteur de la cloison. Au-delà, le plasma. L’autre siège, avec son occupant, a du être disloqué et broyé pour passer au travers. Les sangles se relâchent. Le vide est fait. Fin de l’aspiration. Nous sommes à la dérive, dans l’espace. Notre cabine s’est désolidarisée par éjection du reste du vaisseau et retombe vers la Terre. Seule. Transpercée de part en part par une micro-météorite. Atlas doit déjà être consumé. Sous le choc, et sans la cabine, Atlas, déséquilibré, a du commencé à basculer. Très vite, son blindage thermique déjà transpercé a du être contourné. Le reste de carburant en explosant a du finir d’achever la machine blessée. Vu de la Terre, le terrible accident se résume sans doute à une traînée anormalement lumineuse en train de se disperser, avant de clairement exploser. Nous ne sommes pas tout puissants. La Nature bravée et défiée reprend toujours ses droits. Sa violence ne pardonne pas. Notre arrogance ne fait pas le poids. Je sens que nous basculons lentement vers l’arrière. Le plasma commence à s’infiltrer dans la cabine malmenée et tout à son contact est carbonisé. Mais nous avons tellement perdu en masse et donc en énergie cinétique que la friction de l’air s’est grandement diminuée. Reste que l’habitacle est dévoré par le feu. Je me dessangle, progresse lentement et difficilement à cause des turbulences et autres vibrations vers l’avant du cockpit sans vitre tourné vers l’espace. La Lune. Pour un dernier adieu ? Je regarde le copilote, lui fait signe que ça va. Nous regardons les flammes gagner la cabine. Surtout ne pas tomber. La température devient insoutenable. Combien de temps à tenir ? Nous restons ainsi, prostrés, pendant une durée qui semble être l’éternité. La nature semble se déchaîner. Mais nous l’avons provoquée. Le feu monte, inéluctablement, venant chercher ses ultimes proies qui osent encore le défier. Je suis le plus exposé. Ma combinaison est touchée au niveau du buste. Les flammes lèchent mon casque. Des hurlements me percent les tympans. Je tente de rester calme. Mais la température devient vite insupportable. Mon scaphandre censément ignifugé commence à noircir. Ca brûle. Mon torse me brûle. Mon visage me brûle. C’est atroce. Je hurle. Je brûle. Une infâme odeur de cramé. Puis, miraculeusement, les flammes commencent à se calmer et, très vite, elles se retirent. L’orage est passé. Je reste, là, tétanisé. Carbonisé. Je peine à respirer. Miraculé, ou juste en sursis et condamné à s’écraser ? Ma combinaison ne semble pas percée mais j’ai dégusté. Je dois être totalement brûlé. Les hurlements cessent. Un trou béant apparaît au fond de la cabine. Je vois la Terre, le continent sud-américain, voilé par les masses nuageuses enroulées. Je devine une vaste étendue verdâtre. L’Amazonie. Un courant d’air ultra violent parcourt la cabine en virevoltant. Nous sommes secoués dans tous les sens. Difficile de se tenir. La cabine doit être totalement flinguée. Plus question de se poser ainsi. Le système de récupération doit être flingué. Il faut sauter. Je hurle aux autres qu’il faut sauter. Je leur fais signe de la tête. Ils me regardent tous, horrifiés. Je dois être complètement défiguré. De toute façons je sens que je vais y rester. Je prends une grande inspiration, puis lâche ma rambarde de fortune et fait le grand saut vers la surface terrestre. Très vite, me voilà libre, chutant dans l’air, au-dessus de l’Amazonie. C’est grandiose. Finies, les flammes. Oubliées, les incessantes turbulences. Je ne sens plus mes brûlures. Je sais que je suis blessé mais je ne sens plus rien, si ce n’est une douce euphorie. Je me retourne sur le dos, maladroitement, et voit la cabine s’éloigner lentement. Forcément. Très freinée, elle tombe moins vite que moi. Des points oranges dansent au-dessus de moi. Des disques fluos s’ouvrent brusquement. Les autres. Sauvés. Serein, je me retourne vers la surface dont les détails se révèlent rapidement. Je dois encore être à 20 km. C’est géant. Je regarde un bref instant mon équipement. Je n’en ai plus. Les sangles de mon parachute ont dû brûler et le tout s’est arraché lorsque j’ai sauté. De toutes façons je savais que je devais y rester. Je voulais y rester. Ce sera la plus belle façon de mourir. Une chute libre, depuis l’espace, depuis la Lune. Depuis un autre monde. Depuis l’infini. Je tombe ainsi pendant de longs instants. C’est si reposant. Si… enivrant. Le sol. Tout prêt. La forêt. En finir. Je porte mes mains à mon casque, le fait pivoter, puis je l’envoie voler. Je veux respirer. Une dernière fois. Avant de m’écraser. Je ferme les yeux. Avant de succomber.
Voir les 0 commentaires
Ecrire un commentaire

>>> Alexandre Proyas, génial mathématicien croate exilé en France, est un jour contacté par une certaine Caroline Sanchez pour étudier un étrange objet retrouvé dans le désert mexicain sur ce qui semble être le site d’un crash. L’étude de l’objet, dans le sous-sol d’un petit immeuble parisien, tourne à l’enquête métaphysique la plus pure : ovni ou débris de satellite ?

-----


A une vitesse vertigineuse, l’objet sphérique de la taille d’un ballon de football dérivant dans l’espace commence à pénétrer les couches de l’atmosphère terrestre. Très vite, à cause des frottements, il est porté au rouge puis à l’orangé avant de virer au blanc. Sa vitesse ralentit lentement, après avoir chuté jusqu’à une quinzaine de kilomètres d’altitude, il file déjà à travers les nuages malmenés qu’il laisse  lacérés derrière lui. Il file au-dessus de l’agglomération de Los Sontos, petite ville mexicaine perdue aux abords de la frontière américaine. A plusieurs centaines de kilomètres heures, il s’apprête à percuter les dunes lorsque brusquement, il gonfle et voit son volume devenir gigantesque, de la taille d’un camion. L’objet percute un affleurement rocheux en se déformant considérablement, faisant un bruit étrange de fluide visqueux giclant, s’étalant comme de la mousse sur plusieurs dizaines de mètres avant de s’arrêter contre un gros rocher rougeâtre.



Angel avait vu un étrange objet étincelant passer au-dessus de lui à toute vitesse alors qu’il sirotait seul sa tequila devant sa caravane miteuse échouée sur un ancien parking abandonné. L’objet émettait un sifflement intense, semblable à celui d’un jet de vapeur. Intrigué, Angel hésita longuement avant de prendre son pick-up défoncé et de suivre la direction de l’objet lumineux entraperçu un instant plus tôt. Il n’avait pas l’air très haut et, s’il n’était pas le simple fruit de son imagination dopée aux vapeurs d’alcool, il ne s’était sans doute pas écrasé très loin. Il devrait assez facilement le retrouver. Il avait déjà entendu des histoires d’ovni, mais il n’en avait jamais vu de lui-même. Etait-ce ça, un ovni ? Un truc lumineux fonçant s’écraser dans le désert ? L’objet était en tous cas assez imposant, de la taille d’une petite maison. Angel suivait la piste imaginaire qu’il s’était tracée, et à la lueur de ses phares poussifs, scrutait intensément l’obscurité du regard, à la recherche d’un impact fumant. Le pick-up cahotait sur la terre aride et dure comme de la roche, parfois traversée par une dune de sable nonchalante. Cela faisait maintenant près d’une heure qu’Angel fonçait à travers le désert, sans succès. Il n’avait aperçu ni impact proche, ni lueur lointaine signe d’un crash enflammé. L’objet ne devait pas exister, ou tout au moins il l’avait sûrement manqué. S’il s’était réellement abîmé sur terre, il l’avait probablement fait quelque part derrière lui. Il avait du dépasser le site du crash. Peu convaincu, Angel fit demi-tour, fatigué. Ce n’est qu’au bout d’une bonne dizaine de minutes qu’il fut sorti de sa torpeur par une silhouette blanchâtre à quelques dizaines de mètres devant lui. Il ralentit, puis, s’estimant assez proche, s’arrêta. Angel mit pied à terre et fit quelques pas vers l’étrange amas finalement plus grisâtre que blanc. Il vit un étrange bloc d’une sorte de mousse polystyrène, encastré dans un lourd rocher. Le bloc semblait avoir longuement traîné sur la roche, laissant derrière lui une étrange coulée de mousse. Angel crut même un instant que c’était de la mousse à raser. Mais elle semblait fumer, très légèrement. Il prit un caillou et le lança sur le plus gros bloc de mousse déformée contre le rocher. Le caillou sembla s’y enfoncer mais fut stoppée en surface et resta ainsi, à moitié enfoncé. Intrigué, Angel s’approcha et toucha le caillou. Il ne bougeait pas. Il semblait maintenant prisonnier de cette coulée de mousse. Angel réitéra l’expérience et, de nouveau, la mousse apparut malléable à l’impact puis sembla se solidifier instantanément. Le tout continuait de fumer discrètement. Hésitant, il effleura la mousse d’un doigt. Dure. Comme du polystyrène. Il n’éprouvait aucune brûlure, aucune douleur au contact de la substance encore tiède et fumante de l’impact.
Angel était au téléphone avec un de ses amis de la brigade de police du coin. Le ton était monté d’un cran.
-Mais puisque je te dis que quelque chose est tombé du ciel, près de chez moi ! Un truc super bizarre !! Tu dois venir voir ça !!
-Tu me gonfles avec tes histoires ! J’entends bien à ta voix que tu as bu !! Et puis, si c’est pas un avion, c’est quoi ?!
-Euh, je sais pas, moi !! Un truc de l’armée américaine ? J’en sait rien, moi ! C’est bizarre, on dirait du polystyrène… et ça fume !! Tu dois venir voir ça !!
-Bon… Puisque tu insistes… Mais c’est bien paske c’est toi… J’arrive dans quelques minutes ! J’espère pour toi que tu te fous pas de moi, sinon…
   


Alex Proyas était en congrès à Genève. Un important rassemblement de scientifiques venus faire le point, huit mois après la mise en service du LHC – le  Large Hadron Collider - le plus puissant accélérateur de particules au monde. Il s’agissait de faire le point sur les récentes découvertes en physique des particules, notamment concernant le boson de Higgs. Cette particule élémentaire, traquée depuis des années sans succès, devait être immédiatement révélée avec le LHC, beaucoup plus puissant que ses prédécesseurs. Il n’en était rien. La cavale n’était finalement pas prête de prendre fin. Tout le monde au congrès, ou presque, ne parlait que de ça. Alex avait préféré se retirer dans un coin à peu près tranquille. Il savait bien l’importance que cette découverte en devenir pouvait avoir. Mais à ses yeux, tous ces physiciens étaient névrosés, obsédés comme des flics courant après un tueur en série perpétrant les plus odieux crimes jamais recensés. Le boson de Higgs en question n’était pourtant qu’une particule fictive, en tous cas pour le moment, issue du pouvoir de prédiction des mathématiques. Elle était de la plus grande importance, la clé de voûte de l’édifice sur lequel toute la physique moderne était bâtie. C’est un des Graal de la physique. Si cette particule n’existe pas, tout est faux. Absolument tout. Nous ne serions alors qu’en possession d’un modèle extrêmement limité de notre réalité. On serait tous à côté de la plaque. Tous. Le boson de Higgs doit exister. Qu’il ne s’agisse pour l’instant que d’une prédiction mathématique ne doit pas effrayer. L’antimatière a été découverte dans les équations bien avant d’être observée. Les mathématiques sont d’une puissance inouïe sur le monde. Prédictions, explications, démonstrations, modélisations. Alex Proyas était tout autant obsédé par cette quête du boson de Higgs que tous ces physiciens mais il n’osait pas l’admettre. Il s’était peu à peu enfermé dans sa quête de compréhension de l’essence du monde par les mathématiques. Proyas avait même acquis l’intime conviction que l’origine du monde ne pouvait être que purement mathématique et ses travaux laissaient planer le doute dans les esprits de nombreux physiciens. Sa théorie ne laissait personne indifférent, tant ses démonstrations semblaient implacables. Mais le monde scientifique est ainsi fait que, sans confirmation expérimentale, sa théorie sur la Physique n’en restait que mathématique et n’était alors pas démontrée. Mais pour Proyas les mathématiques étaient tout. Sa théorie ne serait probablement jamais vérifiée expérimentalement. Proyas s’en fichait. Il savait qu’il avait raison. Il allait laisser ce congrès là où il en était. Il allait rentrer continuer ses travaux chez lui. En espérant que, demain, il se lèverait et apprendrait qu’on a enfin eu ce maudit boson.
    Aucune de ces considérations physico-mathématiques n’atteignait le grand public. Proyas le savait. Et le déplorait. Si les gens, pensait-il, regardaient un peu plus les étoiles et se demandaient d’où venait le monde, pourquoi y avait-il quelque chose au lieu de rien, pourquoi l’être était-il jailli du néant, le monde serait privé de bon nombre de conflits. Proyas était froid et cynique, mais profondément pacifiste et écologiste. Les origines du monde le hantaient. Et il se sentait seul au monde à traquer cette vérité, fuyant les autres scientifiques. Il était terriblement asocial et se morfondait, seul, devant ses équations qui le laissaient chancelant devant l’abîme des origines du monde, évanescentes, insaisissables, impalpables. Beaucoup de très grands scientifiques étaient devenus fous, sombrant dans la folie la plus pure. Un jour, on trouverait. Lui, ou un autre. Et le monde entier, ces 6 milliards d’hommes mis devant l’évidence - forcément vertigineuse -, se regarderaient tous comme des frères, perdus au milieu d’un monde, immensément grand certes, mais tous des frères devenant soucieux de la paix et de leur fragile et unique environnement. C’était son désir le plus fou, il serait libéré de se peurs et de ses hantises et pourrait enfin être en paix avec ce monde qu’il voyait courir à sa perte, autodétruisant ses ressources et se déchirant en intolérance sous ses yeux. Mais ce que Proyas craignait plus que tout étaient les misérables capacités humaines, rendant notre intelligence sans doute bien en deçà des exigences de la réalité et des défis conceptuels de notre monde.



John Berry considérait avec une grande attention l’étrange spectacle qui lui était donné de voir, sous le soleil implacable du désert mexicain. Il suait à grosses gouttes et il avait atrocement soif. Il demanda de l’eau et but une longue gorgée qui lui fit un bien fou. John Berry était inspecteur à la DGAC de Los Angeles, la Direction Générale de l’Aviation Civile. Il avait été contacté par les autorités mexicaines pour un cas de crash inexpliqué. Aucune machine ne manquait à l’appel dans cette zone hier soir, et l’objet tombé du ciel était plus petit que n’importe quel avion. De plus, les autorités mexicaines n’étaient pas connues pour leur grand sérieux, c’est pourquoi John était venu seul. On lui avait vaguement parlé d’un ovni, mais John ne croyait pas à ces histoires et il n’était là sur ordre de ses supérieurs que pour faire semblant de s’intéresser aux problèmes de leurs voisins mexicains. Mais à mesure qu’il observait silencieusement l’objet et sa traînée sur les rochers, il dû se rendre à l’évidence. Il y avait effectivement eu un crash ici. Un drôle de crash. La taille de la traînée, les giclures sur plusieurs centaines de mètres, parfaitement dans le sens supposé de l’impact, ne laissaient pas de doutes. Il n’y avait pas eu de machination. Ce truc était vraiment tombé du ciel. Mais il n’avait pas la moindre idée de ce que cela pouvait bien être. Rien ici ne lui faisait penser même à un quelconque ovni. Cette espèce de mousse l’intriguait énormément. Il se tourna vers les policiers et l’homme en civil qui avait découvert le crash.
-Jamais vu ça. Ce dont je suis sur, c’est qu’il ne peut s’agir d’une quelconque partie d’un avion de ligne ou même d’un avion de chasse.
-Mais alors ? C’est un ovni, n’est-ce pas ? s’enquit l’un des policiers.
-Ecoutez, c’est étrange, je dois le reconnaître. Mais il ne faut pas s’emballer. Il va falloir que je fasse venir une équipe. Surtout, pas de panique. Et ne touchez à rien.
-Si ça ne provient pas d’un avion, c’est quoi ?
-Je n’ai pas dit que ça ne provenait pas d’un avion, en tous cas ça ne provient pas de sa structure. Cet objet peut très bien venir d’une cargaison aérienne.
-Une cargaison ? Larguée ici ? Mais pourquoi ? Et puis ça allait bien trop vite pour être un avion ! Je l’ai vu passer au dessus de moi ! C’est un ovni !
-Même si cet objet est tombé depuis l’espace, ce dont je doute fort, c’est sans doute un satellite conçu de main humaine. Et puis, on ne s’en rend pas compte, mais un avion de ligne va vite, très vite : environ 1000 km/h. Vous n’êtes pas habitué à ces vitesses. Si cela provient d’un avion de chasse, il a pu être largué à quelques 2500 km/h. Non, vraiment, vous ne savez pas ce que c’est.



    Le lendemain, une équipe de mesure et d’analyse était sur le site. Prétextant un éventuel risque de contamination en s’appuyant sur l’origine inconnue de l’objet, Berry avait aussi fait venir une équipe de décontamination qui s’était acquittée de toutes les mesures de radioactivité après avoir établi une enceinte de confinement autour du principal bloc accidenté et après avoir soigneusement retiré toutes les autres projections. Aucune radiation n’avait été détectée mais l’équipe restait sur les lieux. En tout, c’était pas moins de 30 personnes qui s’activaient sur les lieux du crash. Angel rôdait aux alentours de la tente aseptisée, persuadé qu’il s’agissait là d’un ovni et que ces hommes en combinaisons étaient venus en effacer toutes les traces. Il avait déjà ramassé en secret, la nuit dernière, une grande quantité de la traînée de mousse et avait plusieurs fois essayé de s’introduire à l’intérieur du laboratoire installé ici, mais il en avait été écarté. On lui avait dit que s’il continuait à entraver la bonne marche de l’enquête, il serait reconduit chez lui manu militari.



    Dans le laboratoire d’analyse installé sous la tente aseptisée, Berry faisait les cents pas.
-Vous avez scanné l’intérieur ? demanda Berry. C’est juste de la mousse ?
-C’est bizarre. Nous ne voyons rien sur nos écrans. Pas même la mousse. D’après nos capteurs, il n’y a rien ici.
-Rien ? Comment ça, rien ? s’enquit Berry, décontenancé.
-Nos appareils sont sûrement détraqués ou pas assez sensibles, mais, de notre point de vue, il n’y a rien ici. Rien d’autres que ces rochers. C’est très bizarre.
-Mais vous la voyez, cette putain de mousse ?! s’emporta John.
-Oui, oui, nous la voyons tout autant que vous. Et, croyez moi, je suis bien le premier surpris par nos mesures.
-Creusez moi tout ça. Taillez dans cette putain de mousse et voyez ce qu’il s’y trouve, ordonna Berry, à la fois inquiet et terriblement excité. Il n’avait jamais vu un truc pareil. De la mousse fantôme ?
Un homme en combinaison étanche réfrigérée s’approcha du gros bloc encastré dans le rocher et entreprit de le découper. Lentement, et sans énervement ni projection de matière pour éviter tout début de contamination, malgré le confinement de la zone, il enleva des blocs de mousse. Il taillait soigneusement vers le centre du bloc, lorsqu’il rencontra avec son instrument de coupe quelque chose de dur.
-Il y a quelque chose, là, dit l’homme d’une voix mécanique à travers son micro.
-Quoi ? Qu’est-ce que c’est ? bondit Berry.
L’homme ne répondit pas. Il dégagea en quelques instants une étrange sphère de la taille d’un ballon de football qu’il brandit à deux mains devant toute l’équipe stupéfiée.
-Je ne sais pas ce que c’est, mais c’est lourd. Très lourd, dit l’homme.
Il la posa délicatement sur une des tables de mesures. Très vite, un socle fut constitué. Tout le monde fixait la sphère, médusé. Elle était d’un jaune orangé faisant irrémédiablement penser à de l’or. La surface était étincelante et étrangement variable.
-C’est de l’or ? demanda Berry.
-Je ne sais pas, enchaîna Rodrigue, le responsable décontamination. C’est lourd, et ça en a l’air. Ca collerait. Mais regardez. La surface. Elle ondule, on dirait. Vous voyez ces formes géométriques ? Elles bougent…
John Berry restait là, le regard fixé sur la sphère. Oui. Ca bougeait. Il pouvait maintenant nettement voir des spirales en train de s’enrouler lentement sur la surface.
-On dirait des nuages. Je veux dire, comme un cyclone, des masses nuageuses en train de s’enrouler sur elles même, dit Berry, hypnotisé.
-Oui, ça y ressemble, dit un autre homme. C’est vraiment bizarre. Mais je jurerai que cette sphère est parfaite, sans le moindre défaut de planéité. Je ne crois pas que ce soit des motifs en relief.
-On n’en sait rien, coupa Rodrigue. Des variations infimes de quelques microns ne sont pas visibles à l’œil nu, et puis on n’a pas de matériel de mesure pour ça…
-Que faisons nous ici ? demanda soudain Michael, de la DGAC. Je veux dire, je sais pas pour vous, Berry, mais moi, je crois que je n’ai rien à voir avec tout ça. Ca n’est pas du ressort de la DGAC. Franchement, je crois qu’il faudrait contacter l’Armée, ou le Gouvernement. Au reste américain ou mexicain, je n’en sais rien. Mais je suis sûr d’une chose : ça ne vient pas d’un avion. Karl vient de refaire un scan. Ca ne donne rien. La spectrographie n’a rien donné non plus. Que le scan plante, ok. Mais jamais une spectrographie n’a donné de résultat nul. Ce truc n’existe pas, John.
Personne ne dit mot. Berry réfléchissait à toute vitesse. Il reprit la parole, pour ressouder l’équipe.
-On n’en sait rien. Ca peut provenir d’une cargaison aérienne. Perdue ou larguée, je n’en sais rien. Mais il n’y a pas d’autres possibilités.
-Si. C’est un ovni.
L’affirmation de Rodrigue résonna alors dans l’esprit de tous, presque comme une évidence. Une terrible évidence. Alors chacun sentit monter en lui les germes de la peur viscérale de l’extra-terrestre.



    Alex Proyas fut brusquement tiré de son sommeil par le téléphone.
-Ici Proyas… C’est à quel sujet ? marmonna t-il.
-Bonjour, je me présente : Caroline Sanchez, chercheur en biologie, Paris XII. J’ai quelque chose qui peut vous intéresser.
-Savez-vous, mademoiselle, que je suis mathématicien ? dit-il avec une pointe de dédain mal réveillé.
Encore une erreur. Les sciences de la vie le passionnaient, mais ce n’était pas son domaine de recherche.
-Je le sais. Je connais bien vos travaux, disons… atypiques. Je pense que ça vous intéresserait.
La curiosité de Proyas fut piquée au vif.
-Atypique, maugréa t-il.
-Oui, vous savez… Cette espèce de pessimisme chronique… Votre passion pour les origines du monde… Votre façon de douter de vous même et de vous en remettre à autre chose. D’attendre une espèce de super événement.
-Ah ?! Et… ? C’est arrivé ? Ce… ‘super’ événement ?
-Je le crois, oui.
-Qu’est-ce que c’est ?
-Je ne sais pas. Mais nous avons besoin de quelqu’un de votre trempe.
-… Vous ne… savez pas ? Mais alors de quoi parlez-vous ? dit-il, passablement irrité.
-C’est… étrange.
-J’en suis fort aise. Mais encore ?
-Vous devriez vraiment venir voir ça de vous même.
-De quoi s’agit-il, à la fin ?
-Franchement ?
-Franchement.
-Je n’en ai pas la moindre idée.



    Une heure après, Proyas était dans le TGV, fonçant vers Paris. Cette Caroline Sanchez avait su éveiller sa curiosité sans trop en dire. De quoi pouvait-il bien s’agir ? Un ‘super’ événement… dans la biologie ? Avait-on découvert une nouvelle forme de vie ? Un nouveau nucléotide ? La vie extra-terrestre ? Expliquait-on enfin l’omniprésence du nombre d’or depuis les germes de blé jusque dans les tréfonds de l’hélice d’ADN ? Il fallait qu’il sache. Alors il avait sauté dans ce train.



    Caroline l’attendait sur le quai avec une pancarte. Elle n’avait jamais vu Proyas, mais elle avait lu toutes ses publications et s’était fait de lui une idée bien précise. Petit, empâté par le manque d’exercice, cheveux blanchi par son angoisse existentielle.
    Proyas cherchait. Cette Caroline devait avoir une pancarte. Une jeune femme, probablement, à en juger par la voix. Peut-être même une jeune demoiselle. Parcourant la foule du regard, il vit une jolie femme en tailleur blanc tenir une pancarte sur laquelle était nonchalamment inscrit ‘Proyas’. Une jolie femme, se dit-il immédiatement.
    Caroline fut extrêmement surprise de voir cet homme lui tendre la main. Elle ne l’avait même pas vu venir, occupée à scruter la foule à la recherche de son petit vieux. Mais ce Proyas là était tout autre. Grand, dans le mètre quatre vingt cinq, tout de noir vêtu, bien bâti, cheveux noirs mat, yeux sombres, lunettes cerclées d’un acier étincelant, visage tendu faussement chaleureux. Tout chez ce Proyas était sombre et rude, mais il émanait de lui une grande prestance. Cet homme a dû souffrir plus que je ne le pensais, se dit-elle.
-Eh bien ? Où va t-on ? demanda Proyas, quelque peu crispé.
-Euh, oui ! Excusez moi, c’est que…
-Vous ne m’imaginiez pas comme ça. C’est rien, vous verrez, on s’y fait. Pardonnez par avance mon pessimisme permanent.
-Bien, bien. Allons-y. Suivez moi.
-Où va t-on ? insista Proyas.
-Paris centre. Un petit immeuble discret. Nous sommes installés au sous-sol. Nous fuyons les journalistes.
-C’est si important ? De quoi s’agit-il réellement ?
-Je vous l’ai déjà dit, je n’en sais rien.
-Vous avez forcément une idée, sinon vous ne prendriez pas la peine d’écarter les journalistes, continua Proyas en courant à moitié derrière cette Caroline manifestement très pressée.
Caroline s’arrêta net et se retourna vivement, adressant à Proyas un regard pénétrant.
-C’est une sphère.
-Une sphère, répéta Proyas après quelques instants, dubitatif.
-Une sphère, oui. On l’a trouvée dans le désert mexicain, sur ce qui semble être le site d’un crash ayant eu lieu il y a une semaine. Par un heureux concours de circonstances mexicano-mexicaines, nous avons pu récupérer l’objet au nez et à la barbe des américains. Nous les avons sur le dos, et ça ne va probablement pas tarder à barder. Nous devons nous dépêcher.
-Mais… pourquoi ne pas coopérer, travailler avec eux ?
-Parce que eux veulent faire cavalier seul. Il n’en est pas question. Il faut se dépêcher.
-Bien, conclut Proyas, focalisant son esprit sur l’image d’une sphère.
-Au fait… Vous n’avez que ça ? fit Caroline, fixant des yeux l’attaché case de Proyas.
-…Oui, pourquoi ?
-Ca va être juste.
-Juste ?
-Parce qu’on en a pour un sacré bout de temps.


Ils arrivèrent en bas d’un petit immeuble quelconque au centre de Paris. Des  journalistes se ruèrent à leur rencontre, Proyas en compta une bonne douzaine.
-Madame Sanchez ! Madame Sanchez ! Quand allez vous enfin dire la vérité sur ce qu’il se passe ici ? Est-il vrai que le congrès américain et la NASA font fait pression sur ce qui est entreposé ici ?
-Pas de commentaires, fit Caroline en s’engouffrant dans le hall de l’immeuble gardé par deux imposants videurs.
-Et vous, monsieur, qui êtes vous ? C’est bien vous, le mathématicien surdoué… Proyas ?
-Pas de commentaires, fit Proyas, aussi durement qu’il puit le faire. La journaliste fut renvoyée dans ses vingt-deux.
Proyas suivait Caroline vers l’ascenseur. Il la vit appuyer sur le bouton –10.
-Dixième sous-sol ? Ca fait profond, non ? Quel genre de sphère est-ce ?
-Plus c’est profond, plus on pourra rattraper un de ces fouilles merde s’il arrive à entrer.
-Je vois. Allez vous enfin me dire de quoi il s’agit ? Vous parliez d’un crash… Et ces journalistes à la con… Ne me dites pas qu’il s’agit d’un crash d’ovni ?
-Dans quelques instants vous pourrez vous faire votre propre opinion sur la… sphère.
L’ascenseur ralentit brusquement puis les portes s’ouvrirent. Scotché, Proyas vit alors passer juste devant lui deux hommes en combinaisons NRBC tout droit sorties des films catastrophes sur le virus Ebola. Les deux hommes poussaient un lourd chariot de matériel électronique de mesure. Eberlué, Proyas crût y reconnaître des éléments de spectromètre.
-C’est quoi ce cirque ? Y a t-il risque de contamination ?
-Nous n’en savons rien. Nous faisons tout pour éviter ce genre de problèmes. Venez. Je vais vous la montrer.
Ils traversèrent un long couloir vide. Les hommes en combinaison avaient disparu. Proyas remarqua un étrange revêtement sur les murs, fait de plaques de plastique bleu recouvertes de capitonnage brillant faisant penser à du papier aluminium vaguement froissé.
-Qu’y a t-il sur les murs ? demanda t-il.
-Ecrans d’eau. Ce plastique que vous voyez, ce sont les parois des réservoirs. Le capitonnage ne sert qu’à faire tenir l’ensemble, répondit Sanchez, pleine d’assurance.
-Des éléments de spectromètre, puis ces écrans d’eau… Vous avez des problèmes de perturbation de vos mesures ? demanda Proyas.
-…Exactement, fit-elle, étonnée qu’il ait déjà deviné. Nous tentons d’analyser la composition de la sphère mais les appareils semblent perturbés. Ces écrans d’eau enrichie en bore filtrent une grande partie des radiations cosmiques naturelles. Nous espérons ainsi pouvoir affiner nos mesures.
Ils arrivèrent au bout du couloir et Sanchez dû se plier à un contrôle rétinien pour que la lourde porte daigne s’ouvrir. Proyas trouvait tout cela décidément très high-tech. Trop high-tech. Puis il franchit la porte.

Proyas resta sidéré. Il pénétrait en effet dans ce qui semblait être un simple appartement. Un salon, avec un coin cuisine à l’américaine. Un petit couloir. Quelques portes. Sans doute des chambres. C’était dément. Tout ce buzz, le crash d’un prétendu ovni, la NASA sur la brèche, cet immeuble quasi-désaffecté, ces journalistes entassés, ces hommes en combinaison NRBC, ces murs capitonnés, ces écrans d’eau borée. Et cet appartement, consternant de simplicité, qui contrastait si violemment par son kitsch et sa suprême banalité avec tout ce qui avait précédé. Proyas était littéralement soufflé.
-Voilà. Vous y êtes. Bienvenue chez nous, fit Sanchez, souriante.
-Pardon ? laissa échapper Proyas, démantibulé.
-Je comprends votre surprise. Mais il vous faut bien comprendre que l’étude de la sphère risque de prendre un certain temps, c’est pourquoi nous devons nous mettre à l’aise. Vous verrez, nous sommes très bien ici. Mais suivez moi, je vais vous la montrer.
Logique, se dit Proyas, avec une moue plus ou moins convaincue.


Caroline et Proyas traversèrent l’appartement silencieux puis arrivèrent dans une large pièce pleine de moniteurs, de caméras et de haut-parleurs. Proyas vit rapidement où Caroline voulait en venir. Il y avait au fond un mur vitré comme l’on en voit dans les films policiers. Mais ici, point de suspects. Juste une table, des caméras vidéos, un tas d’instruments et de câblage, et… la sphère. A peine plus grande qu’un ballon de football, la sphère était posée sur un socle apparemment métallique et focalisait l’attention de tout aux alentours. La sphère luisait d’un étrange reflet jaune orangé.
-La pièce est bien évidemment blindée. Murs en béton armé recouvert de plomb de 2 mètres d’épaisseurs. La vitre que vous voyez, c’est du verre armé lui aussi plombé. Vous êtes ici en sécurité. Enfin, espérons-le. Mais regardez plutôt ce moniteur, vous y verrez la sphère en gros plan, dit Caroline.
Proyas se tourna vers un écran plasma au centre de la salle. La sphère y apparaissait nettement, et Proyas y vit de nouveaux détails. La surface était incroyablement réfléchissante et mouvante. Il put distinguer des spirales en formation en train de se mouvoir lentement sur la surface.
-Ca bouge ? fit-il, décontenancé.
-Oui. Nous ne savons pas comment. A vrai dire, nous ne savons pas grand chose de cette… chose, justement.
-Et vous pensez que je pourrai vous aider ?
-Je le pense. J’ai été parachutée experte biologiste. Pour le moment, à moins que la sphère entière ne soit une nouvelle forme de vie, je ne vois pas trop ce que je peux faire, dit-elle avec un sourire désabusé.
-J’imagine que vous analysez l’atmosphère de cette pièce.
-Evidemment. Nous n’avons rien trouvé.
-Car vous ne savez pas quoi chercher.
-Je vois que vous connaissez le problème. On ne trouve que ce que l’on cherche. Et nous ne savons pas quoi chercher. Alors, de là à le trouver…
Proyas réfléchissait. Ils étaient en face de quelque chose qui, manifestement, défiait leur imagination. Les américains faisaient le pressing. Il fallait gérer l’affaire de la manière la plus intelligente que possible.
-Qui d’autre y a t-il ici ? Je suis le mathématicien de l’équipe, mais où sont les autres ?
-Vous avez raison. Nous sommes une équipe. J’ai été catapultée chef sur cette affaire. Il m’a fallu constituer quelque chose de solide. Mais je ne voulais pas trop éparpiller le sujet, encore moins rameuter des centaines de personnes. J’ai été choisie pour une raison évidente : cette sphère est manifestement d’origine extra-terrestre. On compte sur mes connaissances en exobiologie. Je vous ai choisi pour jouer les mathématiciens, certes. Mais aussi pour jouer le rôle du physicien. Je suis persuadée de vos compétences dans les deux domaines, et comme je vous l’ai dit je ne voulais surtout pas rameuter tout le monde. La dernière personne de l’équipe, c’est David. David Esparanza. Agrégé de philosophie. Il nous fallait bien ça.
Ainsi le mot était lâché. Cette sphère était un objet tombé de l’espace. Mais Proyas avait des doutes. Pouvait-il réellement s’agir d’un objet conçu par des extra-terrestres ? Il était pris d’un immense vertige. Si c’était le cas, cette sphère pouvait contenir toute sorte de chose. Et changer le monde à jamais.
-Et… où est ce David ?
-Ici même, dit un homme en entrant brusquement dans la pièce. Veuillez m’excuser, reprit-il, j’ai écouté votre conversation. Je tenais vraiment à vous voir découvrir la sphère, monsieur Proyas. Et vous m’avez sidéré par votre calme.
-En fait, je suis à genou, fit Proyas d’un air ravagé. C’est tout simplement extraordinaire. Mais… Je n’ai, au fond, aucune certitude.
-C’est très vraisemblablement un ovni, vous pouvez me croire. Aucun appareil, avion ou satellite, ne manque à l’appel. Et les américains en sont aussi convaincus. Alors, vous êtes des nôtres ?
-Bien sûr, fit Proyas, comme s’il avait le choix.
Comment, en effet, pouvait-il refuser ? Cette sphère recelait peut-être toutes les réponses aux mystères de l’univers. Ou peut-être rien du tout. Mais c’était indéniablement excitant.
Le problème était de taille. De nouveaux concepts allaient sûrement surgir de l’étude de cette sphère.
-Qu’attendez vous de cette sphère ?  demanda Proyas, en jetant un regard à David.
-Eh bien… J’en attends sans doute autant que vous. Je sais que votre quête en mathématiques en en physique n’est pas du tout différente de la mienne. Mes attentes sont les mêmes que les vôtres. Seule mon approche est différente. Je cherche une réponse aux problèmes métaphysiques que se pose notre espèce depuis des milliers d’années.
-Pourquoi l’être plutôt que le néant ? D’où venons-nous ? Y a t-il une vie après la mort ? Qu’est-ce seulement que la Vie ? A quoi s’apparente une société extra-terrestre, au niveau politique, économique, social ? Les religions, tout ça… approuva Caroline. Oui, poursuivit-elle, monsieur Proyas. Vous n’avez pas le monopole du malaise vertigineux de la connaissance du Tout. Nos approches doivent se conjuguer. Nous devons percer les mystères de cette sphère.
-Très bien, fit Proyas. Que savons-nous au juste de la sphère ?
-Elle est tombée depuis l’espace dans le désert mexicain. C’est un ouvrier dans une station service qui l’a vue passer au dessus de sa caravane en pleine nuit, commença Caroline.
-Puis il a découvert le… crash. Mais il n’a jamais vu la sphère, car elle était prisonnière d’un bloc de mousse aux propriétés étonnantes. Un système d’atterrissage selon toute vraisemblance. Ce n’est donc pas un accident. Cette sphère était destinée à se poser quelque part, sur un astre solide. S’est-elle perdue ? A t-elle été lancée à l’aveuglette ? Nous n’en savons rien, poursuivit Esparanza.
-Une mousse aux propriétés étonnantes, dites-vous ? souligna Proyas. C’est à dire ?
-C’est un airbag, en fait, répondit Sanchez. Elle enveloppait la sphère. Nous l’avons étudiée. Elle amortit les chocs par déformation visqueuse puis se solidifie. Elle absorbe toute l’énergie cinétique et préserve ainsi, intact, son contenu. Il y en avait partout, à des centaines de mètres de la sphère. Ca a giclé de partout. Très efficace. Nous entreposons tout ça à l’étage du dessous.
-Bien… Et la sphère en elle même ? fit Proyas.
-Vous l’avez vue. Très précisément 30 cm de diamètre, 20 kg environ. Une sorte de métal parcouru de motifs changeants apparemment sans relief. Elle est d’une planéité absolue, pour autant que nous pouvons en juger.
-30 cm de diamètre exactement ? demanda Proyas, en alerte.
-Autant que nous pouvons le mesurer. Notre précision est nanométrique, fit Esparanza. Je vois que cela vous trouble autant que moi.
Proyas était, en effet, très intrigué par cette mesure. Comment croire que cette sphère d’origine apparemment extra-terrestre puisse avoir une dimension aussi précise dans le système métrique terrestre ? La probabilité était sans doute plus qu’infime. Mais cela restait une probabilité.
-Etrange, en effet. Mais probable, fit Proyas.
Alex Proyas était un mathématicien et, en tant que tel, était convaincu par la démonstration. Qu’une affirmation mathématique aille à l’encontre de ses plus profondes convictions et il l’acceptait sans sourciller. C’était sa force, croire de manière rationnelle, savoir se rattacher à l’évidence mathématique, à l’évidence la plus solide de tout le monde scientifique. Et dans le cas présent, pour aussi improbable que cela puisse paraître, cette mesure était probable. Cela lui suffirait. Pour le moment.
-Je vois… fit Sanchez.
-Autre chose ? demanda Proyas.
-Oui… fit David, peu sûr de lui.
-En fait, poursuivit Sanchez, nous pensions avoir des problèmes de mesure, mais… Nous avons changé plusieurs fois tous nos équipements et effectué des centaines de mesures.
-Et ? s’enquit Proyas.
-Cette sphère semble n’être qu’une illusion, lâcha Esparanza.
-Comment cela ? fit Proyas, stoïque.
-Aucune signature spectrométrique.
Un spectromètre était un appareil capable de donner la composition chimique de tout élément visible, en se basant sur les informations électromagnétiques parvenant de lui sous forme de lumière, visible ou invisible. La lumière est une onde électromagnétique et la signature de l’élément chimique qui l’a produite est caractéristique. Il est impossible de se tromper. On est capable de donner avec certitude la composition de nuages stellaires à des millions d’années lumières de la Terre pour peu qu’un télescope puisse les observer.
-Vous en êtes sûr ? demanda Proyas, peu convaincu.
-Nous continuons de tenter de capter la composition chimique. Nous ne comprenons pas, dit Esparanza.
-Pourtant nous la voyons. Et à moins d’une hallucination collective, cette sphère est bien là, massive de surcroît, asséna Proyas.
-Oui, admit Sanchez.
-Cette sphère est alors forcément constituée d’un nouvel élément chimique inconnu. En fait, si le spectromètre ne renvoie pas de réponse claire, c’est simplement parce que, par comparaison avec sa banque de données, il ne trouve rien. Mais il doit forcément mesurer quelque chose.
-Oui, fit Esparanza en tendant une feuille à Proyas qui la saisit lentement. Ce graphe, poursuivit Esparanza, n’a apparemment aucune signification physique. Il est illisible alors qu’il devrait être net.
Proyas entreprit de comprendre le graphe qu’il avait sous les yeux. Les longueurs d’onde ne correspondaient à rien de connu, et se trouvaient bien au-delà des éléments chimiques recensés. Surtout, tout était confus, mélangé, comme si des éléments se changeaient sans cesse en d’autres.
-C’est donc bien ça. De nouveaux éléments chimiques en transmutation permanente. Ca commence bien, dirait-on, fit Proyas, satisfait. Autre chose ?
-Vous le prenez comme ça ? Est-ce acceptable ? s’étonna Sanchez.
-C’est acceptable, oui, dans le cas bien sûr où ce graphe soit fiable et que ce ne soit pas un simple bug. Mais vous avez dit que vous avez tout vérifié.
-Oui, fit Esparanza.
-Donc c’est fiable. Ecoutez, cette sphère est un défi conceptuel à tout point de vue. Il ne faut pas être étonné d’être étonné. Il faut interpréter. Comprendre. Compléter nos théories en admettant qu’elles soient faillibles ou incomplètes. Ce que je vois sur ce relevé, ce sont de nouveaux éléments chimiques instables car se changeant sans cesse en d’autres éléments. Aucune radioactivité décelée ?
-Aucune. Mais si vous dites qu’il s’agit là de nouveaux éléments, impossible de savoir quel est leur comportement radioactif… En ont-ils seulement un ? remarqua Sanchez.
-Peut-être émettent-ils de nouvelles particules, toutes aussi inconnues, approuva Proyas.   
-Nous avons mis des détecteurs en place. Neutron, électron, positon, noyau d’hélium, ces particules radioactives auraient été détectées. D’autres, moins évidentes, comme le proton, seraient aussi détectées. Donc, s’il y a émission de particules, nous sommes incapables de les détecter.
-Il faudrait des années pour étudier cette sphère, fit Esparanza, fatigué.
-Autre chose, fit Sanchez pour relancer la discussion. La température de la sphère reste toujours légèrement au dessus de la température ambiante. Depuis une semaine. Cette sphère renferme de l’énergie.
-Intéressant, admit Proyas. Mais pourquoi ? Quelle peut-être la fonction de cette sphère ? Ce sera très dur à déterminer.
-Pour peu qu’il y en ait une, enchaîna Esparanza. Je veux dire, peut-être n’a t-elle aucune fonction par elle-même. S’il s’agit d’un débris d’une machine hautement complexe conçue par une technologie extra-terrestre, je pense être à peu près sûr que nous n’en comprendrons jamais la fonction. Un martien comprendrait t-il la fonction d’un éclat de tuyère tombé d’une sonde spatiale ? C’est peut-être une étude perdue d’avance.
-Mais si c’était un message ? essaya Proyas. Si des extra-terrestres nous envoyaient un message ? Cette sphère est peut-être une bouteille à la mer…
-Je vous trouve bien optimiste, remarqua Sanchez. Je vous voyais bien plus noir.
-J’essaie juste de progresser. Bien sûr, il est plus que probable que cette sphère résiste à toute analyse. Mais si nous avons une chance de la comprendre, il faut partir de l’hypothèse que c’est possible.
-Un message… Admettons que ce soit un message, et non pas une machine ou un débris de machine dont l’usage nous serait totalement incompréhensible… Imaginons. Nous, humains, avons envoyé via le message d’Arecibo notre position dans l’univers tel que nous le connaissons, ainsi que les images d’un homme, d’atomes, et d’un brin d’ADN. Même moi, humain, en voyant le grossier graphisme 2D monochrome sur ordinateur, j’ai eu du mal à le comprendre, alors… Et puis, s’ils nous ont envoyé de la musique, comme nous l’avons fait avec Voyager ? Sans une même culture musicale, c’est voué à l’échec. Nous n’y entendrions qu’un bruit de parasite sans même voir dans sa séquence une quelconque origine intelligente. Pire que tout : ce message est-il seulement décodable par nos sens ? Peut-être ces êtres communiquent-ils par odeurs, ou que sais-je encore ? Quelque chose dont nous n’avons sans doute même pas conscience.
-Je comprends votre point de vue, mais il nous faut essayer, fit Proyas. C’est vrai que le message d’Arecibo est le plus incompréhensible que nous ayons pu envoyer. Mais peut-être ces êtres sont ils plus intelligents que nous, j’en suis même persuadé. Leur capacité de compréhension de l’Univers doit être bien plus grande que la nôtre. C’est pourquoi j’ose espérer qu’ils auront trouvé un moyen plus aisé de communiquer. Il faut essayer, David. D’autre part… Regardez !
Proyas faisait lentement tourner la sphère à l’aide d’un joystick commandant un robot manipulateur. Il avait scruté la surface mouvante pendant de longues minutes depuis leur arrivée. Et quelque chose l’intriguait.
-Où ? Je ne vois rien, Proyas, fit Sanchez, dubitative.
-Si, regardez mieux, fit Proyas. Là. Les tourbillons semblent naître ici, sur cette zone plus foncée. Et j’ai remarqué la même chose, diamétralement opposée. Les pôles de la sphère. Il y a quelque chose. Il faut voir ce que c’est.
-Ok. Je vois. Allons-y, fit Sanchez. Température, intensité lumineuse, planéité, texture.
-Et la résistance mécanique ? essaya Esparanza.
-Nous en avons déjà parlé, David, répliqua Sanchez. Je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Si cette chose renferme un quelconque germe ou quoi que ce soit d’autre, je ne veux pas le relâcher. Nous sommes encore en vie, c’est un bon début. Tâchons de le rester.
-Attitude sensée. De plus, si c’est effectivement un message, je ne voudrai pas risquer de pulvériser ni même de rayer ce vinyle cosmique hors de prix, fit Proyas, amusé. Je pense qu’on pourrait peut-être aussi tester les champs.
-Les champs ? demanda Esparanza.
-Les champs gravitationnel et électromagnétique, indiqua Proyas. Ils peuvent être de très bons indicateurs. Sur Terre, leurs variations sont à la base de nombre de phénomènes, comme les aurores boréales.
-C’est parti, approuva Sanchez.
Elle se dirigea vers un interphone et déclara :
-Demande analyses de température, d’émission lumineuse et d’état de surface sur les points indiqués.
Sur ce, Sanchez pianota sur son ordinateur et mit en surbrillance deux zones de la sphère modélisée en fil de fer sur son écran.
-Demande également analyse générale des champs gravitationnel et électromagnétique autour de la sphère, et plus particulièrement au niveau des deux zones indiquées, continua t-elle.
-Alors c’est ainsi que cela fonctionne ? Nous discutons, enfermés dans cette pièce, et vous communiquez vos demandes d’analyse via interphone ? demanda Proyas, dubitatif.
-Oui. En ne prenant pas part aux problèmes de pratique, nous ne sommes pas dérangés, fit-elle. Le Ministre de la Recherche approuve mes directives. C’est atypique, mais je préfère procéder ainsi.
-Bien, c’est vous le chef, admit Proyas. Mais c’est trop simple. Nous risquons fort de passer à côté d’importantes informations. La radioactivité a été découverte par accident sur le terrain.
-Nous ferons ainsi pour le moment. Qu’espérez vous découvrir ? trancha Sanchez.
-Eh bien… Nous n’avons plus qu’à attendre les résultats, fit Proyas, absorbé par la vision des techniciens en combinaisons NRBC.
Derrière le miroir sans teint, on pouvait en effet voir une demie douzaine de techniciens lourdement habillés en train d’installer les appareils pour les mesures demandées. Une voix métallique retentit dans la salle de surveillance :
-Vérification état de surface.
Voir les 0 commentaires
Ecrire un commentaire
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus