SILENT HILL
De plus en plus souvent, la petite Sharon rêve d'une ville abandonnée, Silent Hill. Sa mère, Rose, décidée à comprendre l'étrange mal dont souffre son enfant, décide de l'accompagner sur place. Alors qu'elles pénètrent dans cet univers lugubre, Sharon disparaît. Rose se lance à sa poursuite, mais se rend vite compte que ce lieu étrange ne ressemble à rien de normal. Noyée dans le brouillard, peuplée d'étranges créatures, hantée par des ténèbres vivantes qui dévorent littéralement tout ce qu'elles touchent, cette dimension va peu à peu
livrer ses terrifiants secrets...
Silent Hill est, à la base, un jeu vidéo d’horreur. Mais pas n’importe lequel. Acclamé par la critique, récompensé par un succès commercial colossal, Silent Hill est l’un des meilleurs ambassadeurs du Jeu Vidéo en tant qu’Art. Mais lorsque l’on sait à quel point les adaptations de jeux en films ont toujours été de profonds désastres, on ne pouvait que redouter que ce Silent Hill, le film, ne repousse plus loin encore les limites de la connerie et de la nullité, plombant définitivement l’image du Jeu Vidéo pour les non-initiés. Mais fin du suspens : Silent Hill est une réussite majeure. Excellent film dans l’absolu, adaptation intelligente d’un médium réputé inadaptable, chef d‘œuvre visuel et peut-être, enfin, la reconnaissance du Jeu vidéo comme autre chose qu’un passe-temps aussi futile que dangereusement lobotomisant.
Le film narre donc l’histoire de Rose qui s’inquiète du somnambulisme de sa fille Sharon. Celle-ci n’a de cesse de répéter le nom d’une ville : Silent Hill. Voulant à tout prix guérir sa fille, Rose l’emmène dans la fameuse cité. Maudite, forcément, car ravagée il y a des dizaines d’années par un incendie cataclysmique qui couve toujours et plonge la ville dans un épais brouillard toxique. Seulement voilà : à peine arrivée, Sharon disparaît. Et lorsque Rose part à sa recherche, la ville révèle ses immondes atours.
La réalisation est signée Christophe Gans, connu pour avoir signé le très controversé Pacte des loups, magnifique mais délirant trip sous acide sur la Bête du Gévaudan. Que ceux que ça rebuterait soient prévenus : Gans a changé, en bien. Toujours aussi appliqué techniquement, mais définitivement moins frimeur et porté par un scénario intelligent car bien moins simpliste qu’en apparence, Gans signe là un film de toute beauté. On pourra même lui reprocher de plus mettre en scène ses somptueux décors que de ne mettre en scène dans ses décors. Mais au final, même ceux qui seront déçus par le rythme et l’histoire ne pourront qu’admettre l’immense beauté morbide des décors. Silent Hill est, au moins, une cinématique de luxe. Une démo technique sublime. Un film d’horreur atroce, servi dans le plus beau des écrins. Chaque plan est travaillé jusqu’à l’extrême, le cadrage est d’une précision maniaque, le travail sur la lumière est stupéfiant et le design des créatures, immondes mais pourtant tellement humaines, achève de faire de ce Silent Hill l’un des films les plus esthétiques de ces dernières années. Les premières minutes suffisent à s’en convaincre. Rose erre dans un brouillard à couper au couteau. Les bruits se font atroces, déchirants. Tout semble possible derrière ce rideau blanc. Et c’est pire encore lorsqu’il devient noir comme la nuit des temps. L'obscurité enveloppe Rose d'une noirceur infinie, les ombres torturées du moindre mobilier vacillent sous la lueur blafarde de son briquet à pétrole, les cris déchirent l'obscurité, les cadavres suppliciés s’amoncellent, le silence se fait pesant... Les lieux de notre quotidien se retrouvent transfigurés par des textures crasseuses, de subtiles aberrations, du sang séché. Les sirènes hurlent, signe d’un danger imminent. La peinture s’écaille puis vole en éclats, la rouille se propage, du sang et des organes suintent à travers les murs. Le monde s’altère, signe du passage dans un monde parallèle aussi obscur qu’étouffant. Alors place au Seigneur du Mal : la créature surmontée d’une inconcevable et gigantesque tête pyramidale approche lentement, traînant sa gigantesque épée avec un bruit strident à vous percer les tympans. Mais Silent Hill n’est pas un simple film de slasher, il est mille fois plus intelligent. Et même à ce niveau, il trône mille coudées au-dessus de n’importe quel concurrent. Car si le scénario est consistant, si la photo est belle, Silent Hill sait aussi se montrer terriblement gore et violent. Au moment où l’on s’y attend le moins, n’hésitant pas à sacrifier ses personnages, le film met en scène les morts les plus violentes qu’il ait jamais été donné de voir au cinéma. Sans concessions aucunes, le sang gicle, les corps se démembrent, se disloquent, explosent ou sont brûlés vifs en gros plan sans la moindre coupure ni hésitation de la part de la caméra, dans un maelström ignoble servi par une musique magnifique, entre rock agressif et piano terriblement mélancolique. Les sons organiques, les basses sourdes, des borborygmes puissants et un incessant sifflement, à peine perceptible mais insidieux, achèvent de faire vivre ce monde profondément dérangeant.
Il serait pourtant terriblement malhonnête d’encenser le film et de taire ces graves défauts. Il est ainsi regrettable de voir s’insinuer dans le récit des scènes rajoutées à l’emporte-pièce où le mari de Rose cherche sa femme dans la ville alors que celle-ci est perdue dans le monde parallèle. On a l’impression d’assister à un film à deux vitesses. Il faut également se résigner : Gans ne sait toujours pas diriger correctement ses acteurs. Si l’héroïne, Rose, est parfaite et si la petite fille de huit ans bluffe son monde en jouant trois personnages en même temps, les autres semblent tout faire pour plomber un récit qui méritait mieux que ça en déclamant avec force ridicule des dialogues terriblement mal écrits, que l’on jurerait sortis d’une série super Z. Certains personnages frisent même le grotesque, couverts d’une épaisse couche de maquillage et engoncés dans leurs costumes ridicules. Mais Silent Hill tient bon et nous achemine vers son final explosif et sa fin troublante. Il aura fallu, hélas, passer par une narration consternante de linéarité, articulée autour d’indices gros comme des maisons. Certains diront que ça fait Jeu vidéo et que c’est bien normal. Et ridicule. Seulement voilà, Silent Hill, le jeu, n’était justement pas comme ça. Il était parvenu à s’affranchir d’une telle linéarité. Il est donc terriblement cruel de voir Gans trébucher et faire pire que le jeu sur ce point. Mais c’est patent : le jeu est infiniment mieux. Si Gans a su avec brio retranscrire l’univers visuel du jeu, les plusieurs niveaux de lecture proposés par l’histoire sont ici réduits à leur strict minimum dans un récit qui, s’il tient plus que la route, se retrouve grandement épuré et, pire, défloré dans un pré-final ridicule, quasi making-of pour abrutis exposant toutes les clés de la compréhension. De ce point de vue, le manque d’ambition est flagrant. Le scénario du film n’arrive donc jamais, hélas, à la cheville des méandres psychologiques et incroyablement tragiques du jeu. Côté frissons, soyons clairs : la peur qu’instaure Gans est loin du malaise du jeu ou des films d’horreur étalons. Mais si Silent Hill ne fait jamais véritablement peur, il fout la pression comme jamais. Ce n’est plus vraiment un film d’horreur, mais plutôt un film d’ambiance. Nuance. Enfin, Gans échoue lamentablement à retransmettre le sentiment de solitude du jeu, ce désespoir total qui pousserait presque au suicide. Tout d’abord parce qu’avec le film, on ne joue pas. C’est stupide, mais Gans, lui, fait comme si. Il joue. Pas nous. Et ça ne colle pas. Ensuite, tout simplement parce qu’il y a trop de monde dans ce film alors que le jeu était d’une vacuité humaine désarmante. Alors, certes, cela permet de conclure par un bain d’hectolitres de sang bouillonnant. Mais on n’en demandait pas tant. Surtout que, comme à son habitude lorsqu’il se lâche, Gans tombe dans l’absurde et le grand-guignolesque (Remember Le Pacte des loups) et fait de ce final un sommet du gore, certes, mais où les fautes de goût se multiplient plus vite encore que les morts.
En résumé, une adaptation visuelle formidable d’un univers, une histoire intrigante mais bafouée et une direction artistique puissante font de ce Silent Hill un film, certes bancal et imparfait, mais d’une très grande qualité. Mais, surtout, le Jeu Vidéo tient enfin là sa revanche sur le Cinéma grâce à cette adaptation sérieuse, honnête et appliquée. Oubliez les Resident Evil et autres nanards sur pellicule, Christophe Gans envoie ad patres les Milla Jovovich qui se la jouent et ne trouvent de consistance qu’en brandissant des flingues ou à grands coup de high-kick tournoyants. Non, Silent Hill vaut mieux que cela. Et pour une fois, on attend la suite.
La bande-annonce: