L’océan
Ainsi Röh-Lan avait découvert le grand océan, cette formidable étendue mythique aux eaux poissonneuses et nacrées. Les légendes racontaient que c’était un endroit merveilleux, aux grandes plages sublimes de sable fin, baurdées de kakatiers. Le tout embaumant délicatement l’air salin. Mais ce que Röh-Lan avait devant les yeux ne ressemblait à rien de tout ça. Le sable n’en était pas, c’était une vaste étendue de gravats. La surface de l’eau était désespérément plate, pas une vague à l’horizon. Et le fond de l’eau n’était rien d’autre qu’un vieux lit de vase tiède et puante jonchée de moules faisandées. En plus, il était en train de se faire agresser par des moustiques gros comme des bombardiers lourds de la Guerre froide – c’est dire s’ils étaient lourds. Ayé, il venait de s’amputer le pied sur un bigorneau moisi. Bref, ça puait grave du cul l’océan. Les pieds envasés, Röh-Lan se dit que tout ça suçait vraiment. Soudain, il vit un aileron haut comme un kalamarou surgir des eaux et fondre sur lui. Décidemment, il était vraiment dans la merde. Le mégalofion ouvrit sa grande gueule pleine de dents. L’instant suivant, Röh-Lan était à l’entrée de la bouche géante, puant la baleine avariée, tellement grande qu’elle aurait pu bouffer un tipi escamotable tout entier. Mais Röh-Lan était un nain si frêle que, d’un coup de chatajutang phénoménale, il parvint à slalomer entre les dents. Il tenta bien de se rattraper à la glotte du requin, mais il n’était pas très sûr qu’il en ait une, et puis les débris de lavabos fracassés et autres bouts de barbaques fétides qui traînaient par là, ajoutés aux vapeurs de sucs gastriques nifluoro-acides n’arrangeaient rien à l’affaire. Bref, c'était vraiment l'échec, et Röh-Lan arriva bien vite dans l’estomac du mégalofion. Indemne. Enfin, presque. L’acide commençait à lui ronger les chairs et il n’avait plus beaucoup d’air. Pestant contre le scénariste, jurant entre ses dents « Rhââ putain c’est quoi ce scénar’ de film catastrophe tout bidon ?!? », Röh-Lan eut un nouveau gros coup de chatajutang : sous ses mains gluantes de bavacide, il trouva une vieille dent que la bête avait probablement fracassée sur un coin de lavabo. Bénissant cette arme providentielle, Röh-Lan se mit à frapper comme un sourd et, très vite, il éventra la bäte de l’intérieur et fut expulsé vers les sombres abysses dans un torrent de sang bouillonnant. Le mégalofion troué coula comme une brêle et Röh-Lan regagna péniblement le rüväge. Il y fut accueilli par toute la tribu des jabalos, proches cousin des jivaros. Il ne bitait pas grand-chose à ce qu’ils braillaient, mais il était question d’une « figure kristik r’crachée par la baläne ». Röh-Lan ne pana pas grand chose à cette histoire de con et se dit qu’ils en faisaient une drôle de comédie. Acclamé en héros, Röh-Lan fut convié à festoyer toute la nuit. On lui offrit même la belle et tendre Bonaniké, fille sublime au teint cuivré avec qui il passa la nuit la plus chaude de sa vie. Il se dit qu’il aurait du pensé à emmener son Graugaudh' avec lui, mais c’était trottoir. Il se contenta d’une belle branche de bakoïa qui fit tout aussi bien l’affaire. Mais fermons là cette parenthèse d’un goût douteux. Au petit matin, Röh-Lan alla au bord de l’océan qui baurdait le village, et là, tout était aussi beau que dans la légende. On lui expliqua que la veille il avait juste déboulé sur Dépotoâhr, la plage pourrie d’à-côté. Röh-Lan resta ainsi longtemps, prostré, à considérer la magie de l’instant. Bonaniké vint passer ses bras autour de lui avec douceur. C’est alors que ce gros abruti eut une pensée de con pour sa grognasse Hüg'daaâh et, sur un coup de tête bien placée, il laissa tout planté là et se rua vers le Dépotoâhr, espérant retrouver sa piste pour revenir sur ses pas et rentrer chez lui. Ce qu’il fit. En parfait abruti. Bonaniké ne s’en remit jamais, et son nez non plus.