Röh-Lan serra un peu plus la lourde sagaie dans sa main moite. C'était la première fois qu'il chassait seul, et ses craintes n'en étaient que plus pressantes. Il entendit au loin les murmures des autres membres de la tribu. « Au moins, s’il m'arrive quelque chose ils ne sont pas loin », se dit-il. Mais ses cris de détresse leur parviendraient-ils, lorsqu'il serait au plus profond de la caverne? Il préféra ne pas y penser, et continua d'avancer à la lueur de sa torche faite d'une branche trempée dans un mélange de graisse, de résine et de mousses. La flamme vacillante jetait sur les parois des ombres fantomatiques qui le ramenait sans cesse à sa petite enfance, lorsque ses parents l'emmenaient traquer le burnosaure flatulent à crête mauve, à la nuit tombée. La cérémonie qui accompagnait le passage à l'âge adulte était invariablement suivie d'une chasse en solitaire, afin de prouver aux esprits que le jeune homme était digne d'eux. La tribu du Paresseux Priapique voyageait toute l'année, suivant les troupeaux au gré des pâturages, et lorsqu'elle avait découvert cette profonde caverne, l'occasion avait paru idéale au sorcier de la tribu. Ainsi, après avoir été badigeonné de graisse de loutre et mis à barboter parmi elles au milieu du lac, la première épreuve avait été franchie. Désormais, seule la chasse en solitaire séparait Röh-Lan de l'âge adulte. Les contes de la Tribu se référaient souvent au mythique Loch Fall, sombre gouffre abritant la main du Dieu Buffle, le légendaire Canditaure, créature mi-buffle mi-molette, qui pouvait briser une patte de mammouth d'un seul doigt. Le rêve de chaque jeune garçon était de vaincre ce monstre au cours de son initiation, mais lorsque Röh-Lan se retrouva devant la caverne, le courage qu'il lui fallut faillit lui faire défaut. Chaque pas semblait plus étouffé, plus aspiré par le sinistre repaire, comme si les murs qui l'entouraient n'étaient pas seulement fait de roche mais aussi des plus puissants maléfices, de la plus noire magie venue des neuf enfers. Il s'arrêta un instant pour écouter la sourde vibration qui s'élevait du sol. Couplée aux battements de son cœur, elle formait une étrange mélopée qui paraissait le saisir et l'étouffer. En se retournant, il n'aperçut plus la lueur de l'entrée, et frissonna. Il fit quelques pas, s'enfonçant plus avant dans les entrailles de la montagne, lorsqu'il déboucha sur une salle aux proportions imposantes, composée de plusieurs lacs phosphorescents et palpitants. Cette vision fantasmagorique ne lui était pas inconnue. « Les légendaires Abaures du Loch Fall! » chuchota-t-il. « Serait-ce donc vrai? » Il avait toujours pensé que les histoires de la Tribu étaient des fables pour enfant, sans trop le dire. Remettre en question les fondements religieux de la Tribu n'était pas de bon ton, et le sorcier impressionnait jusqu'aux adultes d'un simple regard. Soudain, une pensée l'assaillit. Si tout cela était vrai, alors… le Canditaure existait bel et bien, et il aurait à l'affronter! L'émotion l'emportant, Röh-Lan se mit à jeter des regards désespérés à la recherche d'une issue qu'il savait ne pas exister. Revenir sur ses pas lui aurait valu une réputation de pleutre pour le restant de ses jours, ce qu'il ne voulait à aucun prix. Mourir eut été plus honorable, pour lui comme pour sa famille. Un bruit le fit sursauter, et son regard se tourna vers un recoin de l'étroite plage de galet bordant les Abaures. Une créature de la taille d'un klapoutz adulte s'enfuyait en couinant. « Un gronibar claveuté », soupira-t-il. Instantanément un sourire se dessina sur le visage du jeune homme. La femelle de cette espèce possédait la particularité de gonfler ses mamelles à outrance en présence d'un prédateur, ce qui premièrement ne l'aidait pas particulièrement à s'enfuir, et deuxièmement provoquait l'hilarité de la plupart des créatures pensantes. De plus, en temps normal, les mamelles étant dégonflées, le stupide animal se prenait régulièrement les pattes dedans et le taux de mortalité s'en trouvait accru d'autant. Ils étaient donc très rares, et Röh-Lan fut étonné d'en croiser un dans ce lieu inhospitalier. Le sol se mit à nouveau à trembler, mais d'une façon différente de ce que les sens aiguisés de Röh-Lan lui avait communiqué auparavant. La légère vibration se fit tremblement, puis secousse, et le chasseur vit apparaître la créature cauchemardesque par-delà les Abaures, de l'autre côté de la gigantesque salle. « Il vient du Loch Fall, je dois l'affronter! », pensa Röh-Lan. D'un coup de ses ailes noires et fumantes, l'immonde être se posa dans un vacarme assourdissant. Röh-Lan esquiva le premier coup de griffe en roulant sur le côté, et passa à l'offensive. Projetant sa lourde sagaie de toutes ses forces, il réussit à atteindre avec une violence inouïe le monstre à l'un de ses trois yeux. Aveuglé au tiers, l'animal souffla son haleine pestilentielle chargée de miasmes en direction du guerrier. Suffoquant, celui-ci chancela et saisit sa fronde. Plusieurs coups bien ajustés achevèrent d'aveugler le Canditaure qui poussa un rugissement terrible, et lorsque la bête fonça dans sa direction, Röh-Lan esquiva à nouveau, laissant le Canditaure se fracasser le crâne sur la paroi du Loch Fall. Constatant sa victoire incroyable, le chasseur se hâta de remercier l'esprit du Paresseux Priapique. L'effroyable Canditaure gisait, inerte, la face pesamment enfoncée dans un mélange de boue et d’excréments. Mélange dont Röh-Lan était maculé, d’ailleurs, du fait de son héroïque roulade. Notre héros en prit conscience avec un étonnant détachement. Toute sa vie n’avait jusqu’ici été que plaintes et gémissements, honte et larmoiements. Car Röh-Lan était plutôt du genre gaulé comme un Pokémon. Alors si, il y a quelques minutes encore, se retrouver ainsi couvert d’un liquide nauséabond dont émanait une odeur putride eut sans doute été un n-ième fardeau, Röh-Lan commençait à prendre conscience, avec fulgurance, de sa toute nouvelle stature. Désormais on l’appellerait Celui qui a terrassé Candy, et sa renommée ne connaîtrait plus jamais de limite. Un timide sourire s’esquissa sur son visage. Fini, le temps où Röh-Lan n’existait péniblement que comme le fils du légendaire Caô, pourfendeur en son temps de l’illustre calamar gluant du rio Soupopoaro. Son expression se mua en un franc rictus à mesure que Röh-Lan saisissait l’ampleur de son exploit, mais alors que son sourire entreprenait de lui faire trois fois le tour de la figure, un hurlement terrifiant remonta des entrailles de la terre. Pétrifié par ce hululement semblant surgir d’outre-tombe, Röh-Lan se retourna prestement pour jeter un coup d’œil terrifié au Canditaure. Il était bel et bien mort. Mais quelle infâme créature avait donc bien pu pousser une aussi sinistre remontrance? Sous ses pieds, le sol de terre meuble se mit à trembler, et alors que tout le corps de Röh-Lan devenait un gigantesque spasme incontrôlable, les stalactites parcourant la voûte cambrée de la grotte se mirent à osciller puis se brisèrent dans un fracas assourdissant, retombant en une nuée de granit insensée. C’est alors qu’il le vit. En une fraction du temps, déjà infime, du battement d’aile d’un konkombri, Röh-Lan saisit l’incommensurable étendue de son erreur. Toute sa vie, il n’avait pourtant rêvé que de ça. Abattre le Canditaure. Mais devant le fait accompli, il sut qu’il n’avait encore rien fait. La gigantesque femelle Canditaure huma l’air et avança pesamment, en hochant de la tête comme une dinde. Une dinde pesant l’équivalent d’au moins douze cent éléféroces, se dit tristement Röh-Lan. Voilà. C’était donc ça. Il n’avait tué qu’un jeune Canditaure. Un rejeton minuscule, véritable avorton de la nature, apparemment malade et difforme, tant l’animal que Röh-Lan avait devant les yeux était mille fois plus classe, irradiant une présence qui n’avait d’égale que le désarroi le plus total qui accablait Röh-Lan… Il avait tué son petit et elle ne tarderait pas à le découvrir, misérable et tremblant, juste à côté du cadavre encore fumant dans la froideur de la grotte. Röh-Lan parcourut les environs, à la recherche d’un endroit où se cacher. Il n’y en avait pas. Et la bête approchait. Son hululement devint un long râle. Puis un simple feulement. N’écoutant que son courage, qui ne lui disait rien, Röh-Lan prit ses jambes à son cou, courant vers les ténèbres en brandissant son frêle bâton de feu, dans une ultime tentative pour échapper à la mort. Il glissa sur le sol suintant de la grotte et s’étala de tout son long, terminant sa trop brève échappée les dents éclatées contre la paroi. Hagard et haletant, il vit l’immonde bestiole renifler le corps du petit trizosaure. Röh-Lan se tût. La bête releva la tête puis la pencha de côté, pour fixer l’un de ses trois gros yeux sur son corps tremblant. Le regard était froid et reptilien, presque dénué de conscience. Alors Röh-Lan retint son souffle. Le Canditaure fit claquer ses mâchoires puis poussa un rugissement terrifiant, faisant trembler la grotte de toute sa structure et faisant se hérisser les poils pré-pubiens de notre héros dévasté. L’espace d’un instant, plus bref que le clignotement des lucioles un doux soir d’été, Röh-Lan crut saisir une expression tout à la fois fugace et sauvage dans le regard de la bête, du genre « Ta’hâr ta gueule à la récré ». Cédant à la panique la plus totale, Röh-Lan se mit sur son séant et tendit les bras vers l’avant, hurlant comme un dément, l’esprit vagabondant entre de vagues notions de mort, de peur et de couardise, renonçant à analyser les rares images qui parvenaient encore à son esprit embrumé, succession d’images syncopées trop lourdes de sens pour être réelles. Pourtant, Röh-Lan le savait: à peine commencée, sa vie se terminait déjà. Ici et maintenant, dans la gueule d’une créature démoniaque, les chairs broyées et les os brisées entre des mâchoires titanesques, dans l’anonymat le plus pur et le plus désespérant d’une grotte froide et miteuse. Et c’est alors que Röh-Lan, inspiré par une force occulte qui le poussait occulte, sentit une bête gonflée sous ses doigts moites. « Moka l'est gronibar claveuté » pensa-t-il instantanément. Jetant le gronibar au bord du cancer de l'anus dans les pattes du Canditaure furieux, le chasseur rusé comme un pétoncle et vif comme le pissenlit courut vers la sortie proche. Le monstre se précipita à sa poursuite, mais, par une chance inuit dérapa sur le gronibar (qui acheva là son existence, mais tout le monde s'en branlait déjà quand il était vivant, alors bon), ses sabots n'étant pas équipés neige. La chute lui fut mortelle: il se brisa l'hypoterminus à la base du rationalis hyperplan. Mais Röh-Lan était déjà sorti du Loch Fall, et, braillant comme un forcené, il se prit les pieds dans des racines de gougnaffiers prépondérants. Ainsi s'acheva la terrible existence du Canditaure, et ne commença pas la vie de chasseur émérite du stupide Röh-Lan.