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Röh-Lan - Chapitre 10

 

L’initiation

Röh-Lan venait d’avoir douze printemps. Et comme en ces temps reculés, si lointains même qu’on ne saurait les dater, l’espérance de vie n’était pas tout à fait ce qu’elle est aujourd’hui, à douze ans, il était grand temps de devenir un homme. Un vrai. Depuis quelques mois déjà, Röh-Lan sentait la pression monter. D’abord fugitivement, puis beaucoup plus franchement. Quelques semaines avant son douzième printaversaire, n’en pouvant plus, Röh-Lan était parti quelques jours méditer dans la vaste clairière de Boimoisi. Là, il était resté longtemps, stoïque, à écouter les bruits de la nature, apprenant à sentir l’écoulement du temps filer entre ses doigts, tel un élémorphe joueur, guidant implacablement l’univers de Röh-Lan à travers l’espace infini. Après moultes réflexions, croyant à peu près saisir le sens de la vie – et par là-même son devoir d’existence –, Röh-Lan inspira profondément puis souffla entre ses dents : « mo ka… mo ka… l’est temps ». Sur le chemin du retour, tout lui sembla changé. De la valse de l’hironboise clapoteuse dans le ciel, paradant en cette saison des amours, au vol stationnaire du konlubru en quête d’hydraumäl aux abaures des champs de flaoueurzes, en passant par la folle course pour son existence de la tagazelle poursuivie par un dentordu, Röh-Lan comprenait l’essence de la vie.

C’est fort de sa méditation profonde que Röh-Lan revint au village tipiesque où les préparatifs de sa grande initiation dodécaprintaversaire allaient bon train. Lorsque le comité initiatique vint à lui, Röh-Lan ne se débattit même pas, comme le faisait pourtant la grande majorité des jeunes. Il faut dire que la perspective de passer une journée entière ligotée à un poteau de bakoïa, enduit de sève de plantosuce et de déjections de tagabois n’avait rien de bien engageant. Cela était pourtant nécessaire pour communiquer avec les dieux de la forêt de sékobabs séculaires. Mais Röh-Lan avait changé. Il se plia aux rituels avec une abnégation telle qu’il suscita la plus sincère admiration de son père qui n’en attendait pas tant d’un frêle nabot aux jambes flageolantes qui avait cru bon de tomber dans un nid de mygaloos le jour se sa première chasse. Très vite vinrent les épreuves physiques. Röh-Lan savait que malgré sa nouvelle force mentale, son petit corps rachitique serait mis à rude épreuve. Il encaissa ainsi onze cents coups de bâton enduits de chaux vive lors de l’épreuve d’esquive en aveugle qui avait lieu cette année dans l’obscure grotte de Fétounoir. Il fut roué de coups lors de la séance de lutte en milieu hostile, à savoir la grande cuve volcanique aux boues puantes et aux émanations de souffre brûlantes. Il manqua perdre une burne, prise dans un geyser tonitruant de boue jaunâtre. Et lorsque ses compagnons vinrent lui enduire le corps de sang de bouc séché avant de le jeter en pâture aux rottweiler affamés du village, Röh-Lan commençait à en avoir doucement ras la rondelle. Il finit la journée d’épreuves, harassé, empêtré dans un arbuste de houbarbelé, car il avait cru, dans un accès de fulgurance stupide, que les rottweilers et les tamaloku qui s’étaient joint à la partie, ne l’y suivraient pas. Certes. Le corps piqué de centaines d’épines grosses comme des clavettes, retrouvé au son de ses gémissements et ramené au village à dos de broutosaure, il fut jeté sur une paillasse où il s’effondra lourdement, ne pensant plus qu’à dormir pour mieux gérer les épreuves du lendemain, notamment le tant redouté barbotage au milieu des loutres du Rio Merdo.

La lendematin, Röh-Lan se leva ni frais ni dispos, mais forcé et contraint par les coups de savates persuasifs du chaman.

–Debout, espèce de klapoutz à poils laineux (à poils laineux, à poils laineux, à poiiils)! Il est grand temps!

Peu après, le presque chasseur s'avançait dans les eaux tumultueuses du Rio Merdo, le flöve sacré proche du lieu sacré, pas loin des montagnes sacrées, du côté de la forêt. Sacrée, elle aussi. Enduit d'un mélange de graisse de cochon d'inde des prairies et de fleur de gougnaffiers pendouillant écrasée, Röh-Lan embaumait. Les eaux tourbillaunantes du Rio Merdo lui arrivaient désormais à la cheville, très haut, donc, et il se demanda quelle merde allait encore lui tomber dessus aujourd'hui. Soudain, il… Heu non, non pardon, en fait rien pour le maument. Continuant son avancée timide et maladroite, il se rendit compte que la plupart du clan s'était barré, sachant que c'était quand même très chiant de regarder pendant une plombe une crevette aller se tremper le derche dans la rivière, aussi sacrée fut-elle. Ainsi Röh-Lan était seul, il était nu, il avait froid, il en avait ras le baule, mais les traditions étaient claires: il devait traverser cette foutue rivière avant le coucher du sauleil. Arrivé à peu près – heuâr – à mi-hauteur – heuâr – le jeune homme – heuâr – aperçut un mouvement – heuâr – qui n'était pas dû au courant – heuââââr. Une masse sombre circulait vivement entre les algues et les plantosuces (ces salauperies se retrouvaient dans à peu près tout ce qui était liquide, à part quelques trucs, peut-être). Furetant, elle s'éloigna au premier mouvement de Röh-Lan qui, malgré sa frousse, avait bien envie de savoir ce que c'était que ce bidule. Notons l'un des traits de caractères remarquables de Röh-Lan, son inénarrable curiosité, que j'ai finalement réussi à narrer quand même, c'est vous dire la qualité du récit, curiosité étroitement liée et donc limitée par la couardise dudit Röh-Lan. Bref, bête et froussard, tel était le jeune homme. Arrivé à la moitié de la rivière, nageant à demi, pétant de froid, il fut tout à coup entouré – heuâr, non pardon – d'une masse grouillante de ces mêmes bêtes couleur de roche, qui se dégageaient promptement lorsque Röh-Lan tentait maladroitement de les choper. Lorsque la première loutre sortit la tronche de l'eau (oui il s'agit de loutres, pour ceux qui n'avaient pas compris, se référer aux épisaudes précédents), il fut pris de panique, et se mit à nager comme un âne (c’est connu, les ânes nagent très bien) vers la rive du fleuve, pensant que plus vite il serait sorti… plus vite il serait sorti. Röh-Lan faisait parfois preuve d'une vivacité d'esprit à vous couper le souffle. Ces petits animaux, habituellement pacifiques et même plutôt décaunneurs, n'entendaient pas laisser un prédateur s'enfuir alors qu'ils étaient en surnombre, au risque de se voir attaqués en infériorité par la suite. Ces sympathiques bestiaules adoptèrent donc leur technique de combat favorite, le lancer d'oursin des rivières. Les loutres possédaient en effet sur leurs pattes antérieures (de devant, quoi) une sorte de renfoncement entouré par des doigts griffus et palmés qui leur permettait de saisir des objets avec une grande précision. Les oursins ne leur posaient pas de problèmes, et elles s'étaient aperçu que peu d'animaux appréciaient le contact des piquants crustacés sur leur peau. Bombardé d'oursins, Röh-Lan tenta une immersion périscaupique, voire épiscaupale, mais il ne parvint pas à dépasser le stade du tarin sous l'eau à cause de la graisse de faible densité dont il était enduit. Son postérieur dépassait, et les loutres, amusées par la situation, ne manquèrent pas de faire pleuvoir une grêle de fruits de mer (oursins, donc, mais aussi crevette, langoustines, bulkots, bigaurneaux, coquilles St Jacques, et une part de fromage de tête) sur le malheureux. Les roustons endauloris par l'expérience, Röh-Lan atteignit (c'est super laid mais j'ai vérifié dans le BescheuârÄlle, ancien grimoaaaare qui parle du langage en général et des verbes en particulier) la rive tant désirée, synonyme de sécurité et de fin des emmerdes. Mais bientôt le sauleil finirait sa course effrinée, et le fleuve se peuplait déjà de créatures mi-ragondins mi-poissons abyssaux. Phosphorescents, presque évanescents, les étranges êtres avaient la réputation de manger les joyeuses des animaux égarés, c'est pourquoi on les nommait…

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