Röh-Lan se tenait debout devant sa tente miteuse. « Putain faudrait vraiment que je change de tente ». Vous l'aurez compris, sa tente était… toute pourrüe, et il lui fallait un nouvel abrüh pour l'hüver à venir. Deux solutions s'offraient à lui. Il pouvait tenter de tuer une bäte afin de récupérer sa peau, il faudrait ensuite la traiter et la tanner. Vu le manque de bÖl dont il avait fait montre auparavant, ce n'était sans doute pas la solution à retenir. L'autre possibilité consistait à troquer une peau contre autre chose. D'ordinaire, chaque membre de la tribu –possédant un talent particulier– échangeait le fruit de son travail contre celui du travail d'un autre. Cette solution favorisait les échanges et l'entraide, et de toutes façons un tailleur de silex ne pouvait pas dormir et s'habiller avec du silex (faut pas être trop con non plus). Tout le problème se posait là pour Röh-Lan, doué pour l'artisanat autant qu'une cafetière pour la course à pied: il ne voyait pas bien ce qu'il pourrait échanger (et le narrateur non plus).
–Voyons voyons, que sais-je faire…
Un bon quart d'heure après, Röh-Lan commençait à avoir mal au jambes. Il s'assit, donc.
–Heu je suis doué pour dormir, mais bon, on va me jeter des cailloux si je propose ça.
Le narrateur en avait doucement marre de ces histoires qui commencent super mal, et décida d'un coup que Röh-Lan était pété d'oseille. L'oseille, très rare en ces contrées de froidures (oui bon, me faites pas chier avec les incohérences du récit) possédait des vertus curatives et laxatives, notamment en cas de crises d'hémorroïdes. Seulement voilà, il fallait bien rajouter une difficulté aux aventures de Röh-Lan, de préférence en lui en collant plein le museau vers la fin (burnes arrachées, etc).
Ainsi Röh-Lan se mit en quête d'un pigeon à qui refiler son oseille, et, contre tout cet oseille il ne réussit qu'à troquer un peigne sans dent taillé dans une défense de castor. Et oui, les castors à l'époque étaient plus vigoureux qu'au jour d'aujourd'hui. Son ustensile finement décoré en main, Röh-Lan se rassit comme une baguette d'hier.
–Mutain de merde, qu'est-ce que je vais bien pouvoir foutre avec ce peigne? Je me demande si je en me suis pas fait emmancher avec ce troc, quand même. Pasque bon, faut bien reconnaître, c'est pas très utile.
Röh-Lan associait en effet un vif sens de l'observation à une fulgurance d'esprit rare. Avisant Ngroung qui passait par là, Röh-Lan essaya de feinter.
–Hé Ngroung tu veux pas m'échanger un peigne contre une tente? Hein? Regarde il est joli! Hein? Regarde j'te dis, il est vach'ment bien et tout!
–Hé mais tu m'emmerdes avec ton peigne, là, va plutôt traire les poules!
Soignant son cocaaaard, le jeune infortuné se mit en quête d'une autre victime. Peut-être devrait-il s'y prendre plus finement, cette fois-ci. Il n'avait pas encore percuté, à ce stade du récit, que la seule victime de l'histoire serait forcément lui, vu que le narrateur est un sadique doublé d'une andouille. Il se mit donc en route vers le camp du canaaard, situé à quelques heures de marche, un défi surmontable même pour Röh-Lan. Arpentant le chemin de cailloux, il se demandait où cette nouvelle aventure le mènerait (et il n'était pas le seul). Pour une tente, pour sa survie, que n'aurait-il pas fait? Tout à coup (j'ai honte d'écrire des rebondissements aussi nazes, mais il fait chaud, là, et j'ai pas d'inspiration) il entendit un cri, pas inhumain ni rien, un peu rauque, quoi, c'est tout.
–Tümbeeeeeer!
Dans un fracas de tous les diables, un gigantesque séquèzoab à feuilles carrelées s'abattit sous ses yeux. Encore tremblant, Röh-Lan vit s'avancer un être frustre, haut comme deux pommes de pin les bras levés debout sur une chaise. Vêtu de peaux de bah'nanes naines, l'homme s'exprima dans une langue familière aux oreilles décollées du jeune haumme.
–Bijour! La besse? Ji m'appelle Binel!
Heureusement, Röh-Lan avait pris benelien en lv2, et donc pour une fois il n'était pas complètement largué.
–Imothep imothep. (Pour plus de compréhension, je traduirai pour vous les dialogues, n'y laissant que les locutions les plus intraduisibles et les plus amusantes). Que fais-tu dans ces bois, l'ami?
–Ji coupe di bois. Ji dibite, en quelque sorte. Ti prends la hache, comme ça, et ti coupes, ti dibites, quoi. Après quand l'arbre il tombe il faut se pousser vite. Sinon ti t'fais icraser.
Fasciné par le sens pratique de sa nouvelle connaissance, Röh-Lan décida d'accepter l'invitation à souper de Binel, car il s'appelait ainsi. Si si, c'est marqué plus haut.
–Il faut d'abord que ji ramasse li bois, sinon il va pas être bon à briler. Tiens ti m'aides, il faut li mettre dans li traîneau, comme ça, et après ti le sangles. On va monter sur li traîneau, et comme ma hutte est en contrebas, nous pourrons sans peine atteindre ce foyer où nous nous réchaufferons. Ensuite nous souperons, mon jeune ami, qu'en dites-vous?
Branlant du sous-chef, car Röh-Lan était un jeune homme bien élevé, les deux compères commencèrent à charger le bois de chauffe. Binel irait sans doute le troquer aux villages voisins par la suite. Les sangles solidement mises, ils prirent appui sur une bûche pour monter et s'asseoir à l'avant du véhicule de fortune. Le conducteur pouvait à sa guise actionner un levier qui libérait ou bloquait selon l'angle un travois en rotation libre à l'arrière du chariot. Cet astucieux montage permettait de réduire l'allure ou de laisser libre l'accélération. Binel débloqua l'ensemble et, le chariot, devenu tout inerte d'un seul coup, commença à se mouvoir doucement. Au fur et à mesure que les deux compagnons prenaient de l'allure, juchés à bonne hauteur du sol, la végétation devenait plus dense: ils pénétraient au plus profond de la forêt. Çà et là, des bwingosaures s'écartaient du chemin de l'imposant véhicule, qui commençaient d'ailleurs à avoiner pas mal. Des bosquets de buih-ssons leurs barraient le passage, mais cédaient bien vite sous le poids et la vitesse du traîneau. Les gougnaffiers prépondérants n'étaient plus que des traînées vertes aux yeux de Röh-Lan, et il commença à faire dans ses chausses lorsque Binel brisa le levier en forçant dessus. « Nardinamouk », laissa-t-il échapper. Frappant une irrégularité du terrain de plein fouet avec une viaulence qui me surprend moi-même, les sangles cédèrent et une bille de bois alla directement écraser la trogne d'un pacifique bougnoulodon qui passait par là. Projeté en l'air, Röh-Lan réussit ün exrectumüs à se raccrocher au travois.
C'est alors que Binel lui lança une phrase qui resta gravée à jamais dans la mémoire du jeune chasseux.
–Frine, friiiine!
–Ji peux pas, ji glisse!
Heureusement (?) pour eux, un énaurme pinausaure à trompe fouisseuse passait par là, et l'incontrôlable traîneau alla tout de même se contrôler la gueule dans le gras du gros la viande. Mais rassurez-vous, et ébahissez-vous, un peu aussi, car cette histoire est sans doute la seule que vous lirez et qui se termine bien.
Car en vérité je vous le dis, avec leur traîneau, les deux amis démontèrent la gueule du pinausaure à trompe fouisseuse, et ils eurent de quoi bouffer pour l'hiver. Les peaux, convenablement tannées par la mère Binel, constituèrent un élément de base pour la nouvelle tente de Röh-Lan. La trompe de pinausaure permettrait même de faire une cheminée. Cool, non?
Enfin bon, ça se finit bien… Oui et non. Les peaux nécessitaient une saison environ pour être utilisables, et Röh-Lan dût tant bien que mal passer l'hiver dans la cahutte de la famille Binel, à bouffer du couscous et des tagines de pinausaure. C'est mieux que rien, et c'est surtout mieux que d'habitude.