Overblog Tous les blogs Top blogs Humour
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

Röh-Lan - Chapitre 7

 

Rencontre avec un bougnoulodon

L’air était froid. Froid et numide. Penché au-dessus de la rivière gelée, Röh-Lan guettait les va-et-vient des daurades et des merluchons. De temps à autre, lorsqu’il estimait que l’angle était bon, il lançait sa petite lance dans le trou qu’il avait lui-même percé dans la glace. Sa lance était si petite que les autres jeunes de la tribu disaient toujours « Röh-Lan est parti pécher avec son petit dard de pédé». Röh-Lan avait tous ces commentaires en aversion, et il s’était juré qu’un jour il ne serait plus aussi maigrichon. C’est pourquoi il s’entraînait sans relâche à la chasse au dard, espérant à chaque fois ramener des tonnes de daurades mais, au final, Röh-Lan n’était encore qu’une misérable tanche. Il était donc là, à se peler le jonc et à scruter le poisson, lorsqu’il entendit un bruit. De l’autre côté de la rive, par-delà les branchages dépouillés de cette glaciale journée d’hiver, Röh-Lan crut voir une forme bouger. Oui. C’était bien une bête. Et massive, qui plus est. Le réflexe bon-la-viande étant fortement bien ancré dans son esprit, Röh-Lan laissa là ses daurades et ses merluchons, saisit son dard et entreprit de gagner la rive opposée.

Röh-Lan progressait lentement sur la croûte de glace. Le temps caillait sévère mais la glace n’en avait cure: malmenée par le torrent sous-jacent, la surface pouvait se rompre à tout moment. Les pieds anesthésiés par le froid, Röh-Lan étouffa un juron en se rêchant comme une brêle. « Par les rats du Danube! Ras le cul de ce froid de con! » maugréa-t-il. « Ah l’échec !», Röh-Lan, se dit-il à lui-même. Ce n’était pas le moment d’alerter le gros-la-viande de sa mise à mort imminente. Imaginant déjà la bête tournoyer sur un pieu au-dessus du feu, savourant par avance la fumée douceâtre des graisses brûlées, Röh-Lan avançait à pas de loutre sur les galets blanchis par le froid. C’est à ce moment que le bestiau sortit de la forêt. Haut comme le tipi moisi de ses parents, large comme un buffle et recouverts d’écailles verdâtres, l’animal avait une grosse tête surmontée de petites cornes évoquant vaguement un zabrak. Mais non, ce n’était pas un zabrak. Röh-Lan n’avait jamais rien vu de tel. Planqué, recroquevillé derrière un rocher, Röh-Lan scrutait la bête qui marchait paisiblement. Emmitouflé dans sa vieille fourrure délabrée de skons d’Alaska, les burnes dépassant et posées à même la roche, la position n’était certes pas très confortable mais Röh-Lan préférait ne pas être vu d’une telle bestiole encore indéterminée.

L’animal atteint le bord de la rivière gelée et se mit à renifler quelques pousses vertes. En entendant les « fnouf fnouf » d’extase poussées par la créature, Röh-Lan se souvint des paroles de son père Caô, le pourfendeur du Calamar du Soupoporao : « Lorsque l’hiver est au plus fort, seule une plante persiste : l’algue des rivières ». « Un bougnoulodon !!...», souffla Röh-Lan entre ses dents. Il savait que seuls les bougnoulodons mangeaient les plantosuces, ces algues étranges et puantes, tellement collantes qu’on les jurerait capables de vous sucer jusqu’au sang. Röh-Lan n’avait encore jamais vu de bougnoulodon, à part peut-être une fois, en morceaux épars, grillés, qu’il avait reçus sur la figure au coin du feu pour un dîner de fête, une agréable veillée de printemps. C’était un met de tout premier choix. Et Röh-Lan serait à coup sûr le héros du jour si d’aventure il parvenait à ramener du bougnoulodon pour le repas du soir, habituellement frugal en cette morne période de l’année. « À l’attaque », se dit-il, esquissant un sourire démoniaque qui voulait à coup sûr dire « Gnark gnark, mo ka bien bouffer ce soär ». Röh-Lan se leva d’un bond, brandissant son dard, fondant sur le pauvre bougnoulodon apeuré.

-Ah l’échec ! maugréa t-il.

Röh-Lan marchait, tout penaud. Titubant sur une jambe, toute la face endolorie et les burnes broyées, il ne comprenait toujours pas ce qu’il lui était arrivé. Il se souvenait vaguement avoir trébuché, les pieds pris dans une racine de plantosuce, se ramassant la tête sur un vieux tronc pourri de bakoïa – à moins que ce ne fut un sékobab? Puis le bougnoulodon était devenu tout rouge et avait fondu sur lui. Encore englué dans la plantosuce, Röh-Lan n’avait pu tenter qu’une vaine et pitoyable roulade, misérablement vouée à l’échec, tandis que le bougnoulodon lui labourait les burnes de son groin calleux, avant de décamper en poussant des « kouï !! kouï !! » apeurés, sans doute terrifié par la complainte du looseux solitaire («’cheeeeecccc !! ») étalé au bord de la rivière de neige. « Ce soir, se dit Röh-Lan, ce sera maigre purée de racine pour dîner, et macération de bave de gronibar en cataplasme sur les couilles ».

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article