Overblog Tous les blogs Top blogs Humour
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

Röh-Lan - Chapitre 6

 

La bête du camp d’à-côté

Parmi les nombreuses légendes que se racontaient les chasseurs de la tribu le soir au coin du feu (expression stupide, d'ailleurs, étant donné que le feu était rond), une en particulier retint l'attention de Röh-Lan ce soir-là. Elle racontait que, dans les nombreuses tribus alentours certaines étaient hantées. Les gens voyageaient moins à cette époque, car il n'y avait pas la carte 12-25 et les gens vivaient rarement au-delà (de vingt-cinq ans). Ainsi certaines tribus proches ne s'étaient jamais rencontrées, parce que tout le monde avait autre chose à glander. Tout le monde, sauf Röh-Lan. C'est ainsi qu'il partit seul à dos de paresseux (le totem de la tribu) le lendemain matin, en direction du Nord, à la recherche du camp de la Beulette Amusée. Comme il n'avançait pas et qu'il n'était pas encore sorti du village (et aussi que tout le monde se foutait de sa gueule), Röh-Lan congédia d'un coup de botte dans le train le mol animal, et décida de continuer à pied. Il traversa les marécages de Grrâh-Nüh, encombrés d'animaux morts (trente-cinq environ), foula d'un pied incertain le loess du plateau de Frohm'Âj, affronta des hordes de moustiques enragés et sanguinaires qui menaçaient à chaque instant de l'épulper en lentes succions gargouillées et glaireuses, manqua de tomber dans un trou, y tomba finalement, et, lorsqu'il crut ne jamais arriver, arriva. Les gens du camp le dévisagèrent longuement: ils n'avaient pas l'habitude des voyageurs lointains, et Röh-Lan avait une fâcheuse tendance à finir ses voyages dans un état lamentable. À peine arrivé, Röh-Lan fut conduit devant le chef du camp. Kal'Butt, ainsi le nommait-on, était un homme d'une grande force morale. Un coup d'œil sévère suffisait à faire taire les plus bavards, parler les autres, et il n'y avait personne qui ne reconnut sa supériorité au lancer de coucourdes à tige sombre arrêté.

–Kekeuvouh v'nai fÄr ici? lui demanda-t-il d'une voix sans appel.

–Moka niquer esprits mauvais, répondit l'Incroyable. Cette remarque pertinente et au vocabulaire ciselé déclencha (du verbe déclencher: enlever une clenche de porte, par exemple) une hilarité sans précédent auprès de la plupart des spectateurs rassemblés (tous, en fait). La vue de ce jeune chasseur à moitié nu, au corps ingrat et au regard dense était déjà propice au rire, mais la déclaration qu'il venait de faire dépassait leur entendement. Comment une andouille pareille viendrait-elle à bout du terrible monstre qui les terrorifiait depuis des lunes?

–Foutaileu dans l'throu Apice! ordonna l'imposant Kal'Butt. La langue de ce peuple n'était pas assez familière à Röh-Lan pour lui permettre de comprendre ce dernier ordre, et il ne put qu'imaginer les sombres tortures qui l'attendaient en punition de son insolence.

Quelques minutes plus tard, le chasseur découvrait avec amertume les traditions de ce peuple fier et sauvage.

–Nous sommes un peuple fier et sauvage, lui dit alors le chef, penché au bord de la fosse d'aisance. Nos coutumes veulent que nous vous infligions ce traitement. C'est un honneur, savez-vous?

–Mais vous parlez normalement?

–Oui, vous avez vu juste. La tradition exige aussi que nous parlions comme des attardés, que nous nous vêtissions comme des bêtes… C'est dans le scénario, mais pour les visiteurs nous faisons une exception, qui est dans le scénario aussi.

–Ah bon !?!

–Oui. C'est aussi pourquoi nous vous accordons le droit de séjour dans notre clan, à compter d'aujourd'hui et pour une durée égale à vos impôts de l'année dernière, déduits des charges salariales de votre chaman –il a des disciples, je crois? –, charges auxquelles bien entendu il faut déduire l'usufruit d'héritage jusqu'à la troisième génération à gauche.

–Je…

–Non, écoutez, ne compliquez pas, c'est comme ça, pliez-vous un peu aux règles des autres que diable. Quel est votre numéro d'apport?

–Quel... quoi !?!

–Vous voulez l’usufruit ?

–Un jus de fruit ? Avec plaisir !

–Bon, laissez tomber.

–Mais je suis obligé de… Est-ce que c'est obligatoire tout le bordel que vous me parlez là?

Quelques instants plus tard, Röh-Lan était chez la guérisseuse du campement. Le chef avait décidé de lui asséner une claque violente sur le museau pour sa grossièreté, et, fort de ses 49 kilos, le chasseur avait décidé à son tour d'ignorer la provocation et de perdre connaissance.

Röh-Lan sentit quelque chose de chaud et gluant contre sa joue. Il mit une plombe à réussir à faire sauter les cadenas de pus scellant ses paupières. Lorsqu’il y parvint enfin, essoufflé comme le gringalet qu’il était, il put enfin voir ce qui lui léchait la joue avec tant d’amour et d’impétuosité et qui lui avait manifestement oint le corps d’une couche de bave mousseuse des plus ragoutantes : une bäte, haute d’un bon mätre, un de ces animaux domestiques fort avenant que Röh-Lan avait en adoration. Une bonne bäte, visiblement contente d’avoir quelqu’un à qui tenir compagnie. D’ailleurs, le seul fait d’être contente semblait la rendre encore plus contente ce qui, par un processus d’auto-amplification curieux, propulsa le bon gros sympathique animal au nirvana suprême de la contentitude la plus totale en une petite poignée de secondes à peine. Laissant l’animal à son bonheur décidément intense, Röh-Lan décida de sortir de cette sombre tente dans laquelle il ne se souvenait pas avoir échoué. Il fut aussitôt accueilli par un petit vieux bedonnant dont il se souvenait maintenant très nettement avoir chatouillé le poing avec ses moläres.

-Vou ka af’ronh-ter Bulba, lui dit le vieux schnock.

–Ah parce que vous vous remettez à parler comme une tanche ?

–Ben oui c’est dans le scénar’… Toi aussi d’ailleurs tu devrais t’y remettre…

–Ah bon !?! … Bon, ok…

–C’est mieux…

–Mo ka… koi ? Kékeçäh Bulba ?

–Ca ätre grÖosse bäte !

–Mo ka taper bäte? Mais ça bonn’bäte ! fit-il, montrant du doigt le bon gros bestiau.

–Nan ka pas çäh. Bulba ätre bOku plus grÖÖL…

Sur ces bonnes paroles, le vieux empoigna vivement Röh-Lan et alla le balancer dans une espèce de trou sombre. Il finit dans la poussière. La gueule enfarinée, il se releva et vit un curieux bonhomme qui le regardait fixement.

–Z’êtes qui, vous ? fit Röh-Lan.

–Mo ka… Nih’Youtoneü-maître de ces lieux.

–Mais quels lieux ? Ch’uis où, là, par Benelos ?!

–Dans les coulisses de l’arène !

–Ah bon !?!

Nih’Youtoneü, maître des lieux, lui expliqua que le clan possédait une arène où était enfermé Bulba, pour les spectacles du village et autres combats-cadeaux de bienvenue. Röh-Lan allait donc avoir l’immense honneur d’y affronter Bulba.

–Par iciiii, messiiiiiiire, fit une voix stridente dans son dos.

Röh-Lan se retourna vivement et découvrit un nain puant édenté.

–Je te présente Pascal, mon petit apprenti, fit le maître. N’est-ce pas milli Pascal ?

–Nîîîhhhh, fit-il pour seule réponse, avant de prendre Röh-Lan par la main afin de le conduire dans l’arène.

Röh-Lan fut jeté à terre dans une arène poussiéreuse, il entendit une lourde grille se refermer derrière lui avec force fracas. Il faillit y laisser une burne qui traînait là où la herse perfora le sol aride. En se relevant, Röh-Lan découvrit qu’il était cerné par de hautes murailles, taillées à même la roche de granit et surmontées, de loin en loin, de renforts artificiels en mullonciment et de postes de combat en transparostafa. La herse opposée fut levée et Röh-Lan vit Bulba faire son entrée. Il s’agissait d’une espèce de reptisaure étrange, haut comme trois tipis. Pascal lui jeta une arme. Röh-Lan empoigna avec force le gourdin en sékobab fileuté et s’approcha résolument de Bulba qui n’avait finalement pas l’air si féroce que ça. La bête le considérait d’un regard bovin. La tête surmontée d’une grande clavette et le dos couvert de cannelures, Bulba était peut-être idiot mais Röh-Lan s’attaquait tout de même à un gros morceau. Soudain, Bulba se jeta sur lui avec une vitesse folle et Röh-Lan fut rasé de près par la terrible peau abrasive de la bête qui le manqua de peu. Entrant dans une transe mystique, comme le chaman lui avait appris, Röh-Lan décida de gagner ce combat. Alors les deux adversaires se lancèrent dans une danse mortelle d’où, Röh-Lan le savait, un seul vainqueur sortirait. Röh-Lan devait manœuvrer vite pour éviter les coups de pattes que le reptisaure lui lançait. Augmentant son volume de jeu, il passa à la vitesse supérieure et parvint à éviter tous les assauts ennemis. Il atteint un niveau de concentration tel que lorsque la lourde peau de neuranium le frôlait, elle était si dense et rugueuse qu’il pouvait en percevoir l’altération du tissu de l’espace-temps.

Continuant leur danse mystique, les deux combattants poussaient des cris hargneux, se déplaçant à une vitesse telle que Röh-Lan put saisir les contractions et dilatations locales spatio-temporelles de l’arène. À cet instant, Röh-Lan était invincible, percevant le TOUT de cette confrontation. Il était Bulba. Il était sa peau écailleuse, tout comme il était le rythme frénétique de sa respiration et de ses cannelures. Il était le vecteur gravité. Ils bougeaient si vite que la notion de temps devint floue et le reptisaure ne lui apparaissait plus que comme des minces tracés, floutés et évanescents. Une véritable imitation d’évènement quantique. Et lorsque Röh-Lan décida de changer de direction, l’impulsion qu’il donna fut d’une telle puissance qu’il inversa son cône de causalité, bousculant l’horizon des évènements, inversant la cause et l’effet. Il ne s’en rendit compte que lorsqu’il ressentit une vive douleur, un impact formidable lui détruisant la face, alors que la bête n’avait pas encore abattu sa patte sur lui et ne projetait encore que de le faire. Mais l’idée du reptisaure était déjà devenu acte pour Röh-Lan qui fut projeté en arrière et alla mordre la poussière. Ivre de fureur, ahanant, Röh-Lan se releva, enserra fortement son gourdin fileuté puis, commandant à la gravité d’élever son corps de nain à hauteur de la crête de Bulba, Röh-Lan lui matraqua la clavette avec une violence inouïe, dépassant sa limite élastique au-delà de tout coefficient de sécurité possible, puis se laissa retomber avec la souplesse d’un smilodon. Contemplant son œuvre, Röh-Lan vit Bulba reculer en tutubant, la tête enfoncée, la clavette plastifiée en porte-à-faux et le bec de guingois, avant de s’affaisser lourdement, exhalant un long râle plein de vicissitude, bien que Röh-Lan n’avait pas la moindre idée de ce que ce mot eut bien pu vouloir dire.

Peu après, Röh-Lan était quasiment battu à maure puis jeté dans les marais du village ligauté à un parpaing de mullonciment. On lui avait gentiment expliqué que s’il avait l’honneur d’affronter Bulba, cela ne signifiait en rien qu’il lui était permis de le tuer. Avec ses conneries, c’est tout un village qui perdait son symbaule, sa force, son idaule, sa raison d’être, son esprit éclairé vieux de plusieurs milliers d’années. Bulba avait affronté les siècles avec sagesse et persévérance, et, avaient conclu le chef Kall’But et son frère Osso-Bulkos, ce n’était sûrement pas pour finir la clavette fracassée par un nain pré-pubère en mal de reconnaissance déplacée. Alors que tout un peuple pleurait la mort de Bulba, mentaure et esprit du village, icaune de leur civilisation paztèque, Röh-Lan dévalait la pente vaseuse du fond d’un marais, entraînée par son parpaing, les mains attachées dans le dos, en se demandant comment il allait bien pouvoir s’en saurtir, et le narrateur n’en menait pas large non plus question sauvetage de héros englué dans la glaise visqueuse d’un marais puant. C’est donc par une habile pirouette purement scénaristique que la caurde céda, libérant Röh-Lan qui put remonter jusqu’à la surface dans un tourbillon de bulles aux reflets argentés, semblables au poly-alliage mimétique du T-1000, bien que Röh-Lan n’eut jamais vu Terminataur 2, mais le narrateur décida qu’il en était bien ainsi. Et puisqu’on en est plus à une vache près, ni même à un demi-burnosaure, Röh-Lan retrouva son village sans concombres ni autres légumes qui n’ont d’ailleurs strictement rien à foutre dans cette histoire.

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article