L'automne était, pour la tribu du paresseux priapique, une saison d'intense activité: il fallait ramasser les glands, les fruits du glaouissier collant et autres graines que l'on ferait sécher pour l'hiver, tâche réservée aux femmes, chasser la sauterelle à front fuyant notamment (les hommes dévolus à ce travail devait avoir une bonne vue), préparer les peaux en vue des grands froids… Chacun était occupé, et Röh-Lan voyait l'effervescence du groupe augmenter avec anxiété. Bientôt on lui demanderait si il allait enfin se mettre au boulot au lieu de glander toute la journée, et cette année, Röh-Lan décida de ne pas se laisser exploiter. Il partit donc au petit matin dans les hautes steppes qui bordait le campement afin de pouvoir zoner à son aise. Arrivé à l'orée d'une forêt de calbardiers à lianes pendantes, le jeune chasseux prit la décision de s'arrêter au pied d'un arbre pour prendre un repos bien mérité. Il ne savait pas que la sombre forêt recelait de bien plus sombres secrets (pas mal de trucs sont sombres dans cette histoire, non?). Somnolant, il laissait la torpeur le gagner et s'endormit. Quelques heures plus tard, à son réveil, Röh-Lan examina l'arbre contre lequel il s'était assoupi. Bordé de veinules jaunes à palpation développée, le tronc semblait battre d'une pulsation mystérieuse. Un claveutier à crête pourpre glissa silencieusement dans l'herbe jusqu'au jeune homme, profitant de son inattention. Ces animaux, recherchés pour leur pelage chatoyant, n'en étaient pas moins dangereux, et lorsque celui-ci se glissa dans le futal de Röh-Lan, le guerrier sentit ses quelques poils de dresser. La morsure du claveutier pouvait se révéler fatale, et il n'avait comme la plupart des gens pas trop envie de claquer.
Se relevant d'un bond, courant, gesticulant, il enleva son pantalon et s'enfuit à moitié nu dans les bois. Arrivé près d'une mare, Röh-Lan fut pris d'un doute plus gros que Müt-Mug, le fabuleux mangeur de bougnoulodons. Où était-il? En aubservant les alentours, le jeune homme étouffa un juron. "Je suis encore perdu, baurdel". Glissant contre toute attente sur une motte de terre un peu plus grasse que les autres, il réussit tout juste à se rattraper à une branche, non sans se fracasser les couilles dessus. On raconte que son hurlement fut entendu jusque dans les contrées les plus reculées, jusqu'aux lointaines terres de Brôh'Sadan notamment. Se massant douloureusement les parties, Röh-Lan se décida tout de même à continuer son chemin. « Quitte à me paumer… » se dit-il. Arpentant la forêt hostile, il ne savait trop quelle direction prendre, et il se rappela les consignes de son valeureux père, Caô, le pourfendeur de Soupopoaro. « Regarde la mousse sur les arbres », lui enseignait-il, "elle pousse toujours du côté nord". Las, non seulement le chaman ne s'était pas trompé en affirmant que Röh-Lan ne serait pas très futé, mais en plus celui-ci était plus poissard qu'un peytalouze gouatreux à valvules secondaires. En examinant les arbres autour de lui, il vit que ceux-ci (sont secs?) étaient couverts de mousse. De tous les côtés. Il ne put retenir un juron retentissant et incompréhensible, tant sa fureur était grande. Ce fut le deuxième des Trois Cris de la forêt des calbardiers.
Tout autour de ladite forêt vivaient en effet des tribus pacifiques voire craintives, dont celle des chasseurs de clitosaures (connue pour ses massages), et la curiosité le cédait peu à peu à la panique depuis le deuxième cri provenant de la forêt. Les hommes ne s'y aventuraient généralement que par nécessité, en groupes armés, et seulement lorsque le chaman leur donnait l'accord des esprits. Cette forêt alimentait depuis des générations les histoires les plus sordides, et personne ne la ramenait trop lorsqu'il s'agissait d'y aller. Röh-Lan marchait donc, les noix douloureuses, le cœur plein et la tête vide dans la forêt lorsqu'il aperçut l'orée du bois, par un coup de chance colossal, le seul de sa vie, d'ailleurs (bien maigre pour certains, mais pas pour Röh-Lan, qui savait se contenter des choses simple, heureusement). Se hâtant de sortir du bois, il ne prit pas garde au sanglochon farceur qui se dépêchait de démouler une terrine à quelques enjambées de l'inconscient. Arrêtons-nous quelques instant sur le cas du sanglochon. Mélange de plusieurs espèces aussi mal connues qu'inintéressantes, le sanglochon doit son surnom de « farceur » au réflexe incontrôlable qui lui vaut l'inimitié des voyageurs. En effet, celui-ci ne peut s'empêcher de caguer sous les pieds du premier pignouf venu (une bouse conventionnelle approchant généralement le quintal), ce qui entraîne au mieux un salissement irrémédiable de la poulaine dudit voyageur (d'ailleurs ne dit-on pas: « Sale comme une bouse de sanglochon » ?), au pire la chute d'icelui. Vous connaissez d'ailleurs tous la fameuse ritournelle: « les sanglochons dévient au long [de traîtres chemins l'premier couillon ». Enfin bref. La rondelle encore fumante de son forfait, le sanglochon de notre histoire se hâta de disparaître dans les buih-ssons (arbuste épineux à feuilles caduques), et Röh-Lan de glisser sur le cadeau de l'animal et de s'y allonger. Lorsque le jeune homme se releva, ses délicates narines furent prises d'assaut par la non moins délicate odeur du fumier de sanglochon, et la terreur s'empara de lui. Criant, il s'enfuit à nouveau, dans la bonne direction (pour une fois), et ce fut le dernier des Trois Cris de la forêt enchantée des calbardiers. Plusieurs légendes narrent le récit du fabuleux combat qui eut lieu ce jour-là entre les bêtes des neuf enfers et les esprits des cieux, et plus nombreuses encore celles qui racontent la prodigieuse soufflante que reçut Röh-Lan en rentrant chez lui cul nu, empestant le purin de sanglochon, les burnes en sang.