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Röh-Lan - Chapitre 3

 

L’attaque des kalamarous

Ce fut par une accablante journée d’été que Röh-Lan découvrit pour la première fois la froide morsure de la mort. Il perdit sa mère dans l’attaque des kalamarous. Il n’avait que sept printemps.

Entamant leur migration d’été qui devait les conduire depuis les gorges rougeoyantes et poussiéreuses du canyon Euhâr aux vastes prairies fraîches et giboyeuses de Walcezia, la tribu du Paresseux Priapique marchait à bonne allure le long du fleuve Torasoaf. Totalement tari, le fleuve n’était plus réduit qu’à un mince filet d’eau rampant péniblement sur un sol rouge craquelé comme la peau d’un glandosaure couvert d’eczéma. Il faisait si chaud que Röh-Lan craignait que le Torasoaf ne bouillonne puis s’évapore vers les cieux azurés. Mettant judicieusement à profit l’aspect ludique de chaleur – après tout il n’était encore qu’un jeune enfant –, alors que les adultes croulaient sous le soleil de plomb, Röh-Lan avait chipé des œufs de kakamoës et s’amusait à les fracasser contre les parois en savourant le pschiiit du liquide en train de cuire à même la roche, transformant le canyon en une gigantesque omelette dont les tons rouges évoquaient vaguement des tranches de bacon.

SloÖup tooÖut !! Un glapissement se fit entendre et continua sa course folle dans le canyon, rebondissant sur chaque paroi, profitant de la moindre anfractuosité pour constituer un formidable écho. Mort de rire à l’écoute de ce son ridicule, imaginant la tronche forcément misérable que devait avoir la bestiole pour pousser un cri aussi grotesque, Röh-Lan éprouva une drôle de sensation en se retournant vers les autres qui semblaient s’être arrêtés net. À voir le visage des adultes se décomposer de la sorte en l’espace de quelques instants, Röh-Lan comprit vite qu’ils connaissaient ce cri. Et qu’ils avaient tout à en craindre. SloÖup tooÖut !! Le glapissement retentit de nouveau. Manifestement, la bestiole s’apprauchait. Sentant la panique le gagner, Röh-Lan se précipita dans les bras de sa mère. « Kékecé ? » fit-il, terrifié. Ce à quoi sa mère répondit : « Une horde de kalamarous ». « Un koi-lamarou ? » demanda-t-il, au moment où il découvrait par lui-même la réponse. La terrible et insoutenable réponse. Plus grand encore qu’un bantha, l’animal semblait peser le poids de plusieurs ânemaures. Et il n’était pas seul. Au moins douze autres animaux lui emboîtaient le pas, grondant et sifflant furieusement. Jamais Röh-Lan n’avait vu de créatures aussi laides, à part peut-être le raptaure à poils ras aux reflets argentés, mais ce qu’il avait devant les yeux dépassait de loin l’entendement. Le kalamarou semblait taillé pour tuer. Plus hideux qu’un bosondehiggs, le kalamarou de tête se mit à mugir et ses poils roses à pois bleus se hérissèrent en cadence. Fonçant à toute allure, il se mit à charger la petite troupe qui s'égaillait, abandonnant au petit bonheur le chargement de vivres et d'eau. Le crâne du kalamarou présentait la particularité d'être surmonté d'un étrange appendice dont l'utilité principale semblait être le combat. Grâce à ce pseudopode, le féroce mangeur d'homme pouvait à volonté pénétrer les naseaux de ses ennemis afin de les étouffer de l'intérieur. Une sorte d'appendice extrictaure, en somme (par opposition au boa constrictaure ou au méchant canditaure – rien à voir). Le premier kalamarou fut abattu par une flèche de Fl'onfh. Mais rien ne pouvait arrêter un troupeau de kalamarous en pleine charge, pas même la mort de son mâle dominant.

Balayant tout sur son passage, la meute fut attirée par une femelle en fuite vers le fleuve. Pöh-Liah ne voulait pas mourir, surtout du fait d'un kalamarou belliqueux et sanguinaire – d'ailleurs souvent dans ce récit les gens ne veulent pas mourir, ce qui ajoute aux trépidations littéraires. Un kalamarou arrivé à portée de pseudopode lui fut fatal, mais elle sut néanmoins ôter toute velléité à ce dernier en lui assénant un violent coup de latte dans les roubignaules (extrémités renflées des genoux chez les animaux à clapet de déjantage progressif). L'animal blessé poussa un cri de douleur si fort que ses compagnons – des mâles pour la plupart – s'arrêtèrent net dans leur élan, et repartirent en chouinant « comme des tapettes », se dit Röh-Lan. Qui d'ailleurs parmi les lecteurs mâles de ce fabuleux récit n'ont jamais frémit en voyant un camarade prendre un coup de pied dans les roubignaules? L'un des kalamarous, choqué par le spectacle, décida tout de même que ça lui plaisait pas de se faire marcher sur les nougÄts par une bande de primÄtes et fit demi-tour. La nature est belle mais impitoyable, et lorsque Röh-Lan sentit que son tour de se faire cogner en tant que plus faible animal du troupeau était arrivé, il faillit… défaillir. D'une de ses trois pattes velues, le terrible animal saisit Röh-Lan sans difficulté et se mit à galoper sur deux pattes, emportant sa proie – pour la dévorer vivante, sans doute. Le kalamarou était un animal méchant, vil, fourbe, cruel, bref l'enculé de base du monde animal, mais il n'était certes pas stupide, et en examinant plus attentivement Röh-Lan, il se rendit compte qu'il n'y avait rien à grailler sur ce genre d'avorton, et finalement le balança au hasard.

Dans sa chute, le kalamarou agonisant entraîna Pöh-Liah dans le canyon Euhâr. Röh-Lan connut donc les affres du vide laissé par sa mère, « partie dans un monde meilleur », lui affirma le chaman. Röh-Lan se demanda alors pourquoi ils ne la rejoignaient pas, si c’était si bien là bas. Il eut alors un gros doute : c’était peut-être un endroit tout miteux, après tout. Enfin bräf. L'heure n'était pas aux pleurs, et le deuil se ferait plus tard. Le groupe encore sous le choc entreprit de rassembler ses effets et de dépecer le kalamarou mort. Sitôt l'animal dépiauté, ils continuèrent leur long périple vers les steppes de Walcezia.

La route n'était pas sans danger – comme on a pu le constater –, et nous allons le re-constater dans pas longtemps, d'ici un retour chariot ou deux.

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