Röh-Lan allait bientôt avoir six printemps trois-quarts. Et comme c’était l’été, il gonflait sa douce mère Pöh-Liah pour aller en camp de vacances comme le faisaient tous ses petits camarades. Jusqu’ici, il était toujours resté au village à se faire chier tous les étés, et vers l’automne, lorsque les autres jeunes rentraient de vacances, ils avaient mille choses à raconter. Alors que lui était resté là, à glander au milieu des adultes, quémandant une beigne dans le tarin de ci, de là. Les discussions parentales sur comment dépecer un glapisaure ou tanner un toupouru le rasaient sévèrement. Il rêvait donc secrètement du camp de vacances où, disait-on, l’on apprenait à chasser le tepakap et le konkombric, où l’on dégustait des burnes d’ours frites dans la graisse de cambouisaure et où l’on jouait dans la rivière aménagée d’un ponton de bakoïa et de balançoires en boikaoutchouk.
Alors qu’il revenait à la charge avec une ultime demande qui manqua finir en n-ième tarte dans la tronche, fatiguée, la main éclatée, Pöh-Liah céda. Röh-Lan triompha et obtint de sa mère une demi-lune de vacances à prix discount au Camp Tirapa. En chemin, Röh-Lan se prenait à rêver à toutes les merveilles qu’il allait découvrir. Arrivés à la réception du camp, ils furent appelés et emmenés vers leurs logements respectifs. À mesure que les noms défilaient, Röh-Lan découvrait toute la magie des lieux. Les uns étaient conduits dans la majestueuse « Datcha du Tigre Blanc », les autres dans la « Taverne du Grizzly » ou encore dans le « Tipi du Canditaure ». Mais Röh-Lan, lui, n’avait pas été appelé. Il s’appraucha benoîtement de Flon’kh, le responsable dortoir, qui lui confirma qu’aucune place n’était réservée à son nom.
-Z’êtes sûr ? C’est ma mère Pöh-Lia qui a réservé !
-Mais t’es qui, d’abaure, toi ? Je caunnais pas de Pöh-Liah.
-C’est ma môman. Je suis Röh-Lan, fils de Caô, du clan du Paresseux Priapique.
-Ah ? Oui ! Caô ! L’autre truffe qui a harponné un vieux calamar crevé, y'a quelques années !? Je me souviens bien… Attends, je regarde.
Röh-Lan attendit un bon moment que Flon’kh finit d’éplucher les registres en peau de tagazelle tanée.
-Ah ! Oui ! C’est ça ! On t’a réservé la « Hutte du Gland » !
-La quoi ?
-Oui, c’est bien ça, t’es dans la Hutte du Gland mon p’tit gars ! Veinard !
-Ah bon ?!?
Flon’kh emmena Röh-Lan sur un long sentier qui s’enfonçait dans la végétation moite de palmotruffiers bordés de joncs de cannard à sucre. Il lui expliqua que la Hutte du Gland était une vieille annexe du camp qui n’avait pas été utilisée depuis des années. Les tarifs y étaient de fait très compétitifs mais les vieilles lampes à graisse d’oie y avaient quelques ratés en raison des contacteurs qui avaient rouillé. À moins que ce ne fut le disjoncteur différentiel résiduel qui fut déréglé. La charpente avait également pris feu et n’avait pas été reconstruite. Deux grosses mygaloos avaient fait leur nid d’amour dans les murs. « Mais en dehors de ça, continua Flon’kh, tu verras, c’est tout à fait charmant, les latrines au style turque mordoré sont très fonctionnelles ».
Röh-Lan passa une bien mauvaise nuit. Entre les vapeurs fétides des latrines finalement pas si fonctionnelles que ça et les ébats des deux mygaloos forcenées faisant trembler la hutte de toute sa hauteur, Röh-Lan soupirait. Lorsque la pluie tropicale s’abattit sur la forêt, l’inondant de plusieurs seaux d’eau à la seconde, charriant boues, feuillages, branchages, groblairos et autres bestiaux dans sa hutte toute pourrue, il crut s’évanouir de peur. Seul dans la forêt haustile, le petit Röh-Lan ne la ramenait pas du haut de ses six petits printemps.
Le lendemain matin, au petit-déj’, il y avait de la feuille de touye farcie au gügo. Röh-Lan était parti pour s’en payer une belle tranche et avait entrepris de touiller la sauce, lorsque Gröhsa-Lo (le cuisinier) lui expliqua que ce n’était pas compris dans son forfait « Petit Gland ». Il dut donc se contenter d’une vieille tranche de moruluchon séchée aux herbes de la toundra. Le ventre tordu de douleur par la digestion de la viande avariée, Röh-Lan partit avec la joyeuse petite bande de saligauds pour l’activité du jour : la pêche à l’hippofion, une espèce de serpent de mer nain auréolé d’une crête en cachemire. Sur le chemin du lac, Röh-Lan vit quelques afnaures passer sur le sentier en piaillant. Il en aurait bien bouffé quelques-uns, la moruluchon l’ayant clairement laissé sur sa faim. Arrivé au grand lac, Röh-Lan décida de prendre un peu de repos, vu que de toutes façons son forfait "Petit Gland" ne l’autorisait pas à grand-chose d’autres qu’à regarder les autres s’amuser sans lui. Il s’allongea donc nonchalamment sur la plage de sable fin et s’endaurmit sans demander son reste, en rêvassant d’exploits à la pêche à l’hippofion.
-Putain, Röh-Lan réveille toi, t’es tout rouge !!! lança un p’tit con dont on ignore jusqu’au nom, celui-ci n’ayant pas traversé les âges antédiluviens qui nous séparent de cette histoire.
-Ah bon ?!? fit Röh-Lan en sursautant.
Ce connaud de Röh-Lan s’était endaurmi en plein cagnard, et vu comme ça cognait dur aux abaures du lac sous ce soleil de fion, il avait cramé comme s’il était tombé dans une friteuse à glaouis. Le corps tout rouge et couvert de cloques juteuses, Röh-Lan braillait comme un âne que ça lui faisait mal, ce à quoi l’aide de camp lui assénait « Arrête ta comédie, p’tit con ! !» non sans lui distribuer un bon petit bourre-truffe bien achalandé. De retour à sa hutte, le chaman itinérant (il officiait dans tous les camps de la région pour quelques bananes concassées de l’heure, depuis le Camp Youssef au Parc Benelos) vint soigner ses brûlures. Il lui oint le corps d’un succédané de graisse de bouquetin albinos, la couleur du poil ne changeant rien à l’affaire puisqu’il était question de graisse, mais le bouquetin blanc avait meilleure réputation. Ce dont Röh-Lan se serait bien battu les couilles avec une tapette à mouche s’il avait pu bouger ses bras mais les cloques purulentes sous ses aisselles menaçaient de causer un anévrisme fatal. Le chaman lui proposa bien un moulinex magimix en remplacement de la tapette pour seulement 2€ de plus, mais Röh-Lan n’avait pas l’électricité dans sa hutte en forme de gland cramoisi. Röh-Lan passa ainsi la soirée dans une énaurme bande de tulle gazeuse, recrauquevillé dans un hamac confectionné dans de la peau de couille de zabrak distendue (le zabrak n’a qu’une couille, c’est un animal de la famille des monoburnés). Pendant que les autres jouaient à strip-soleil sous la tente de boiyoli, lui maugréait dans son coin en maudissant les vacances à prix discount, et plus spécialement le manuel « Le Petit Furé » dans lequel sa môman avait trouvé cette brauchure propagandesque vantant des « vacances inoubliables dans une ambiance de feu à prix modique ». Et alors qu’il faisait amèrement le rapprochement entre son cramage du jour et le « feu », le « prix modique » et le forfait « Petit Gland », il se dit que finalement ces vacances de merde seraient en effet « inoubliables » et que donc, il ne pourrait même pas attaquer ces gros connards pour publicité mensongère. Röh-Lan poussa un long soupir, tellement long qu’il eut pu être son dernier, puis il s’endormit dans sa hutte qui se remit à vibrer en cadence, au rythme des ébats noctambules mygaloosiens.
L’atelier du lendemain était une séance de travaux pratiques de lutte euhârienne. L’exercice de style, déjà peu évident à la base, était rendu encaure plus difficile du fait que les deux adversaires devaient être enduits de graisse autopatinable, utilisable à froid comme à chaud et jusqu’à 70% de numidité. Röh-Lan, équipé de sa tulle rendue autolubrifiée par le traitement du jour, avait l’air d’un gland comme rarement. Il se dit que c’était dans l’air du temps, vu l’enseigne à laquelle il était laugé et, très philosophiquement, décida de se donner à fond pour le premier atelier auquel son faurfait « Mini Gland » lui donnait droit. De coup de boule en uppercut, de boölaz en soorüz, de pelle en râteau, Röh-Lan distilla insidieusement son poison dans la partie adverse. Il accéda imperceptiblement à la grande finale qui avait lieu cette année là dans le caulaussal chaudron du village. L’aire de jeu avait été aménagée de sorte que Röh-Lan affronta Bühlvaï dans un liquide chaud et gluant rappelant vaguement le soupalognon. Devant ce gringalet surprise qui s’était invité en finale, les bookmakers s’étaient enflammés et avaient tout misé sur le petit « nain tullé » comme ils se plaisaient à l’appeler. Bien évidemment, sous la terrible pression qui montait dans le chaudron, Röh-Lan glissa sur un croûton et perdit connaissance. Bühlvaï n’eut ainsi même pas besoin de combattre, en revanche il mit une dizaine de minutes avant de retrouver son corps flasque et pantelant, gisant au fond du bokvaâhl, les poumons gaurgés de fromage fondu et deux tranches d’oignon coincées sous les paupières. Criblés de dettes, les bookmakers lui firent sa fête comme jamais, contraignant le pauvre Röh-Lan à la fuite. Il se prit les pieds dans le tautem du village qui se brêla le caisson, sans oublier de faucher au passage les lampes à pétrole parquées près des granges à foin et de la centrale à charbon.
Röh-Lan se réveilla chez lui, le corps cramé et tuméfié, bleu-rougeâtre de la tête aux pieds, un vague arrière-goût de fromage à l’oignon dans la bouche. Pöh-Liah vint à lui lorsqu’il émergea et, furibarde, lui décaucha son meilleur gauche dans les gencives, décrétant que ce n’était déjà pas facile d’être pauvre avec un enfant attardé à charge, il fallait qu’en plus il foute le feu au camp et se fasse écraser par un troupeau de turbosaures rendus furieux par le feu. Elle lui expliqua que ses caunneries avaient endetté sa famille pour les trois prochaines saisons de chasse au Mût-Müg et qu’il n’avait pas trop intérêt à la ramener, concluant que les gentils organisateurs du Camp Tirapa avaient été bien gentils de le ramener dare-dare à la maison sans plus de concombres, à condition que l’on ne l’y revoit plus.